Ça devait être la révolution. Un coup de pied dans la fourmilière de l’antidopage mondial, un spectacle inédit où les limites humaines seraient repoussées à coups de stéroïdes et de testostérone sous perfusion médicale. Dimanche soir à Las Vegas, les Enhanced Games ont finalement offert un show bancal, des chronos décevants et cerise grotesque sur le gâteau, un vainqueur au 100 m affirmant n’avoir pris aucun produit. Bienvenue dans le futur du sport.
Tout part d’Aron D’Souza. L’homme d’affaires australien a passé plusieurs années à vendre son concept comme une révolution copernicienne du sport de haut niveau : et si, au lieu de sanctionner les athlètes qui se dopent, on leur permettait de le faire en toute transparence, encadrés par des médecins ? Les Enhanced Games, littéralement les « Jeux améliorés », seraient ainsi la version augmentée, libérée et honnête des Jeux olympiques, débarrassée de l’hypocrisie supposée de l’antidopage mondial.
Derrière la posture philosophique, les soutiens financiers ont de quoi faire lever un sourcil ou deux. Peter Thiel, milliardaire libertarien de la Silicon Valley, et Don Jr., fils du président américain, ont investi dans l’aventure, présentant l’événement comme de « l’excellence, de l’innovation et de la domination américaine, tout ce que représente le mouvement MAGA ». Voilà qui plante le décor. La compétition, dont l’entreprise est même entrée en bourse début mai, a été pensée pour se tenir dans un stade éphémère à 50 millions de dollars, sans toit, avec vue directe sur le Trump Hotel de Las Vegas. Le symbole est presque trop beau.
Au programme de cette première édition, disputée ce dimanche 24 mai au Resorts World Las Vegas : du sprint (100 m masculin et féminin), de la natation (50 m nage libre, 50 m papillon, 100 m nage libre et papillon) et de l’haltérophilie. Quarante-deux athlètes engagés, 29 hommes et 13 femmes. Une prime de 250 000 dollars pour chaque vainqueur d’épreuve, et un million supplémentaire pour quiconque bat un record du monde. Depuis des mois, les organisateurs promettaient des chronos jamais vus, un tsunami de records pulvérisés. La réalité de la piste, quelques heures plus tard, allait s’avérer nettement moins explosive. C’était également prévisible.
Le casting des bannis, des suspendus et des opportunistes
Pour remplir leur plateau de clowns, les Enhanced Games ont surtout dû piocher là où le recrutement est le plus facile, c’est-à-dire chez les athlètes actuellement sous le coup d’une suspension. La tête d’affiche du sprint masculin, l’Américain Fred Kerley, 31 ans, double médaillé olympique et champion du monde sur la ligne droite en 2022 à Eugene, n’a plus le droit de fouler les pistes officielles depuis mars dernier. L’Unité d’intégrité de l’athlétisme (AIU) lui a infligé deux ans de suspension pour trois manquements à ses obligations de localisation dans le cadre des contrôles antidopage « négligence » et « irresponsabilité », selon la formule retenue. Sa sanction court jusqu’en août 2027.
Mouhamadou Fall : « Il y a beaucoup de tricheurs. Là au moins, c’est assumé. »
À ses côtés sur la ligne de départ, le Tricolore Mouhamadou Fall, 34 ans, multiple champion de France du 100 m (2020 à 2023). Lui aussi sous le coup d’une suspension au moment des faits, avec une précédente affaire de contrôle positif à l’octodrine aux Championnats de France d’Albi en 2023. Fall résumait lui-même la situation avec une décontraction désarmante face aux journalistes au Resorts World, lunettes de soleil vissées sur la casquette, où il envoie « des bisous » à ceux qui lui reprochent sa participation. Son argument de fond sur l’hypocrisie du dopage dans le sport traditionnel ? « Il y a beaucoup de tricheurs. Là au moins, c’est assumé. »
Du côté de la natation, le casting affiche quelques noms nettement plus ronflants. Le Britannique Ben Proud, vice-champion olympique du 50 m nage libre à Paris 2024, l’Australien James Magnussen, ancien recordman du monde du 100 m nage libre, ou encore l’Américain Cody Miller, champion olympique du 100 m brasse à Rio. Des athlètes de tout premier plan, désormais bannis des compétitions officielles pour avoir accepté de participer à l’événement car World Aquatics ayant prévenu sans ambiguïté que quiconque prendrait part aux Enhanced Games ne pourrait plus jamais revenir dans le circuit officiel. World Athletics, de son côté, n’a toujours pas clarifié sa position sur d’éventuels retours de ses athlètes. Ce flou arrange probablement Kerley, qui a déclaré vouloir participer aux Jeux olympiques de Los Angeles en 2028.
La grande majorité de ces 42 participants ont, de janvier à mai, suivi un protocole médical encadré aux Émirats arabes unis : stéroïdes anabolisants, testostérone, hormones de croissance, peptides… un cocktail présenté comme révolutionnaire et médicalement supervisé, dont les dosages exacts n’ont jamais été rendus publics. Le seul et unique français de l’événement, blessé et moins préparé qu’il ne l’aurait voulu, témoigne d’effets quasi miraculeux : « Au bout de trois semaines, au niveau de la douleur, c’est comme si j’avais perdu 70% ». Le sprinteur de l’EFCVO vante aussi un sommeil transformé, une récupération incroyable, une force décuplée. Vendredi soir au media day, tous ses collègues tenaient globalement le même discours. Les Enhanced Games avaient visiblement bien briefé leurs VRP.
Le 100 m ou le désastre statistique
Puis vint le sprint. Et là, l’histoire a pris un tournant dont personne n’avait vraiment anticipé l’ironie mordante. En séries, Fred Kerley donne le ton avec 9″93. Emmanuel Matadi, le sprinteur libérien, répond en 9″95 en étant, lui, dopé. L’écart est déjà parlant. En finale, le résultat est encore plus éloquent. Kerley remporte le 100 mètres en 9″97, loin de son record personnel de 9″76 établi en 2022. Matadi complète le podium en 10″05, l’Américain Marvin Bracy-Williams prend la troisième place en 10″39. Mouhamadou Fall, quatrième, boucle sa course en 10 »47, bien en deçà de son meilleur chrono personnel (10″04 à Nairobi en 2021). Le Britannique Reece Prescod termine cinquième en 10″48, l’Allemand Michael Bryan sixième en 10″87. Chez les dames, les chronos ont également été catastrophiques. La Barbadienne Tristan Evelyn, qui participait à cette compétition en tant qu’athlète non dopée, a remporté le 100 m en 11″25.
World’s fastest man at the #EnhancedGames belongs to Fred Kerley (9.97s).
Captures the $250,000 grand prize. pic.twitter.com/QbNFsmBgvi
— Enhanced Games (@enhanced_games) May 25, 2026
Le record du monde d’Usain Bolt, établi à Berlin en 2009 en 9″58, n’a jamais tremblé. Pas même frémit. Et le vainqueur de la soirée ? Il n’a pas pris de produit. Fred Kerley l’avait annoncé en conférence de presse avant même le coup de pistolet : « Je n’ai pas besoin (du dopage). Dieu m’a donné ma vitesse pour une raison. Je suis ici pour montrer mon talent ». Promesse tenue, apparemment.
La conséquence logique de tout cela est d’une cruauté absolue pour les organisateurs. La compétition censée démontrer que le dopage assumé propulse les performances humaines vers des sommets inédits vient d’être remportée par un athlète expliquant qu’il n’en avait précisément pas besoin. Plusieurs internautes anglophones ont résumé la soirée avec une formule qui a circulé massivement sur les réseaux : « morale: drugs don’t work ». C’est lapidaire. C’est brutal. Et sur la foi de cette seule soirée, difficile de vraiment contredire.
Mouhamadou Fall, le faux pionnier heureusement bien seul
Pour la France, l’attention s’est évidemment braquée sur Mouhamadou Fall. Le sprinteur francilien assumait sa démarche depuis des mois avec une cohérence certaine, au moins dans le discours. Il se voyait en pionnier, en défricheur d’un territoire nouveau. « Dans dix ans, je serai vu comme l’un des premiers à avoir fait ça », avançait-il avant la compétition.
Ce dimanche soir, le pionnier terminait quatrième en 10″47. Un chrono anecdotique, même en tenant compte de sa blessure récente et de sa préparation incomplète à Abu Dhabi. La FFA, le ministère des Sports et le CNOSF avaient tous condamné publiquement sa participation. À l’arrivée, le résultat ne leur donne pas forcément tort sur le fond. Le Francilien repart quand même avec 50 000 dollars de prime. Kerley avec 250 000 dollars. Pour un athlète qui expliquait avoir trouvé « un autre moyen de gagner de l’argent » après s’être fait « virer de son boulot », comprenez, suspendu, la logique économique est au moins cohérente.
Le seul record, en natation, avec un astérisque gros comme Las Vegas
Pendant de longues heures dimanche soir, les Enhanced Games s’acheminaient vers un bide total, sans le moindre record du monde à brandir face aux critiques. Puis la natation est arrivée, et avec elle le seul moment dont les organisateurs pouvaient se prévaloir. Le nageur grec Kristian Gkolomeev a remporté le 50 m nage libre en 20″81, effaçant le record du monde de l’Australien Cameron McEvoy (20″88, établi en mars à Shenzhen). Guirlandes, feux d’artifice, les Killers sur scène, les athlètes qui sautent dans le bassin. Max Martin, le PDG des Enhanced Games, s’est emballé devant les caméras : « On a changé le monde ce soir. On fait partie de la culture. On est là pour durer. »
A $1,000,000 WORLD RECORD SWIM!
Kristian Gkolomeev wins the Men’s 50m Freestyle in 20.81s and takes home $1,000,000 bonus + $250,000 first place prize and reclaims his 50M Freestyle world record. pic.twitter.com/A9XApwrYPS
— Enhanced Games (@enhanced_games) May 25, 2026
Sauf que cet unique record comporte autant d’astérisques que de lettres dans le mot « dopage ». Primo, Gkolomeev portait une combinaison intégrale en polyuréthane, interdite dans les compétitions officielles depuis 2010 précisément parce qu’elle fausse complètement la comparaison des performances. Secundo, il était sous protocole dopant. Tertio, et c’est peut-être le détail le plus croustillant, des dizaines de spectateurs et d’observateurs ayant re-chronométré la course manuellement image par image ont obtenu des temps autour de 21″1 à 21″2, très loin des 20″81 officiels. La communauté natation en ligne s’est déchaînée, plusieurs internautes notant que l’affichage du chrono semblait se figer avant même la fin de la dernière foulée aquatique. L’ambiance « sport propre » est complète.
Ce record ne sera évidemment pas homologué par World Aquatics. Gkolomeev, lui, s’en moque et empoche 1,25 million de dollars (un million pour le record, 250 000 pour la victoire). Sa fédération l’a d’ores et déjà banni à vie des compétitions officielles. Il faut aussi rappeler que Gkolomeev avait déjà réalisé un 20 »89 lors d’un time trial privé organisé par les Enhanced Games en février, en combinaison et sous produits. Autrement dit, le « record » de dimanche soir était largement anticipé par l’organisation qui avait programmé le 50 m nage libre en toute dernière épreuve de la soirée, histoire de s’assurer un final glorieux. On appelle ça de la mise en scène.
Trois athlètes sans dopage dans la compétition du dopage
L’un des paradoxes les plus savoureux de la soirée reste finalement celui-ci : trois des vainqueurs de dimanche ont déclaré avoir participé sans recourir au protocole proposé par les organisateurs. Fred Kerley sur 100 mètres masculin. La sprinteuse barbadienne Tristan Evelyn, 28 ans, vainqueure du 100 mètres féminin. L’Américain Hunter Armstrong, 25 ans, vainqueur du 50 mètres dos.
Trois athlètes qui ont donc choisi de s’inscrire dans une compétition où le dopage est autorisé… sans se doper. Et qui ont remporté leur épreuve. Le talent, décidément, ne perd pas toujours face aux stéroïdes. Les organisateurs, qui avaient construit toute leur communication autour du principe que les règles antidopage bridaient artificiellement les performances humaines, se retrouvent avec une démonstration exactement inverse.
Le nageur Cody Miller, double vainqueur du soir (50 et 100 m brasse) et lui bien « enhanced », a au moins tenté de nuancer le propos : « Les produits sont un outil. Ils marchent. Mais ce n’est qu’une pièce du puzzle. Je me suis réveillé tous les matins. Je me suis entraîné tous les jours ». Difficile de lui donner tort sur la forme. Mais difficile aussi de ne pas noter que son argument sert plutôt la thèse adverse.
Le grand show qui fait pschitt
Au-delà des chronos, l’atmosphère de la soirée a elle aussi fait l’objet de nombreux commentaires ironiques sur les réseaux sociaux. Les 2500 spectateurs dans les tribunes de ce stade éphémère à 50 millions de dollars dont les fameux invités et influenceurs fitness, biceps sortis, t-shirt moulant, participant allègrement à la « Flex Cam » (version musclée de la Kiss Cam des salles NBA), n’ont pas vraiment rempli le cadre. Les streams sur YouTube, Roku, Rumble, Twitch et Kick ont connu de longues coupures. Les 50 000 téléspectateurs simultanés sur YouTube semblent assez loin de l’ambition mondiale affichée.
L’ensemble avait parfois l’allure d’une opération marketing bien financée se prenant pour une révolution sportive. Des consultants TV en plateau dont Bryan Johnson, ce millionnaire connu pour son obsession anti-vieillissement, protégé du soleil brutal de Las Vegas par un parapluie, commentaient les épreuves en direct sur YouTube comme s’il s’agissait des Jeux olympiques. Entre deux courses, des vidéos de promotion rappelaient que « ce qui était autrefois interdit est devenu la norme aujourd’hui » dans le sport. Un argumentaire qui mériterait d’être confronté aux réalités médicales à long terme de ces cocktails chimiques, que personne dimanche soir n’avait franchement envie d’aborder.
Sur les questions de santé, Fall comme les autres VRP de l’événement répondaient avec une désinvolture confondante. Les effets secondaires ? Que du positif. Les risques à long terme ? On s’en occupe. Le fait d’être cobaye d’une expérience dont personne ne maîtrise les conséquences sur dix ou vingt ans ? « J’ai été chez Nike pendant des années. On m’a fait tester des chaussures. C’est pareil ». Non. Ce n’est pas pareil.
Et maintenant ?
Max Martin, le PDG, a conclu la soirée avec l’enthousiasme d’un vendeur de rêves qui a tout misé sur la maison : « Ce soir, on est partout sur Internet. On fait partie de la culture. On se retrouve l’année prochaine ! ». Peut-être. L’entreprise est cotée en bourse depuis début mai. Elle a un unique record à vendre, aussi douteux soit-il, non homologué et contesté par les chronomètres manuels de la communauté swimming. Elle a un vainqueur au sprint qui n’était pas dopé. Elle a une diffusion qui n’a pas vraiment cartonné. Et elle a surtout la confirmation que deux stéroïdes anabolisants et une bonne dose d’hormone de croissance ne suffisent pas, à elles seules, à réécrire les lois de la biomécanique.
Le record du monde d’Usain Bolt en 9″58 est exactement là où il était ce matin. Les Enhanced Games, eux, devront faire nettement mieux si elles veulent tenir leurs promesses l’année prochaine. Ou trouver un autre moyen de faire parler d’elles. Vu les soutiens financiers et politiques qui les portent, on parie qu’elles essaieront. Sans jamais réussir ?
Texte : Dorian Vuillet






















