À seulement 20 ans, Esteban Vacelet a marqué les esprits le 3 octobre dernier à Amiens, en remportant les Championnats de France des 100 km pour sa première expérience sur la distance. Longtemps sur les bases du record du monde, le Lyonnais a finalement bouclé l’épreuve en 6h14’33, à seulement 51 secondes du record de France, malgré des problèmes gastriques en fin de parcours. Originaire de Sainte-Catherine, au cœur des monts du Lyonnais, le jeune coureur s’apprête désormais à découvrir la SaintéVia (35 km et 650 m D+), le 28 novembre prochain. Rencontre avec un athlète atypique, animé par le goût du défi, l’envie d’explorer ses limites et le plaisir de courir.
La SaintéLyon est une course hybride par excellence. Ni tout à fait plate, ni véritablement roulante, elle offre un terrain d’expression à des profils très différents. Courue de nuit, à la frontale, dans le froid, le brouillard, la pluie ou la neige, parfois tout à la fois, elle possède une atmosphère incomparable. Organisée en fin d’année, avant une éventuelle coupure, la doyenne des courses nature est aussi considérée comme un ultime défi de la saison, que l’on soit coureur sur route, traileur ou triathlète.
Esteban Vacelet fait partie de ces coureurs capables de passer d’un univers à l’autre. Depuis son plus jeune âge, il voit défiler le peloton de la SaintéLyon devant la maison de sa mère, à Sainte-Catherine, avec déjà des fourmis dans les jambes. Tout juste sacré champion de France du 100 km à Amiens (6h14’33, à une moyenne impressionnante de 16,02 km/h, soit 3’45/km), à seulement 20 ans, le membre de l’Athletic Club du Lyonnais va découvrir l’événement à travers la SaintéVia. Une première étape avant, peut-être, de s’attaquer un jour au format phare d’une course qui lui tient particulièrement à cœur.
Depuis sa performance à Amiens, le jeune Rhônalpin attire toutes les attentions. Après quatre années de pratique sérieuse de la course à pied, durant lesquelles il a exploré différentes distances et différents terrains, souvent en solitaire, il pourrait bientôt franchir un cap et se consacrer pleinement à sa discipline. Son parcours a également été marqué par une période difficile, avec des troubles du comportement alimentaire et un combat contre la bigorexie. Nous avons échangé avec ce jeune coureur au physique encore frêle, mais doté d’une détermination remarquable, pour mieux comprendre son parcours, ses ambitions et sa vision de la course à pied.
— Esteban, comment vous êtes-vous retrouvé au départ des Championnats de France du 100 km, alors que vous n’aviez encore jamais dépassé les 42 km en compétition ?
Jusqu’alors, ma plus longue course en compétition était le Tour des Crêts du Pilat Trail (42 km et 2400 m D+), que j’avais terminé quatrième en 4h06’58. À partir de janvier 2026, j’ai naturellement commencé à augmenter mon volume kilométrique, sans objectif précis. Un copain m’a alors dit qu’avec le kilométrage que j’accumulais et ma capacité à maintenir une allure soutenue sur la durée, je devrais essayer le 100 km. Au début, je me suis dit que 100 km, c’était énorme et qu’il y avait d’autres étapes à franchir avant.
Puis j’ai vu que les Championnats de France du 100 km se disputeraient début octobre à Amiens. À partir du mois de mai, j’en ai fait mon objectif. J’ai disputé quelques courses de préparation sur de courtes distances. Avant certaines compétitions, je faisais un footing, puis une séance au seuil après la course, dans le cadre de ma préparation. Début juillet, j’ai contacté un entraîneur lyonnais, Julien Passelaigue, pour qu’il m’accompagne sur la dernière partie de ma préparation. J’avais besoin de retrouver un cadre. Nous avons commencé à travailler plus sérieusement, avec des séances d’intensité, car j’avais tendance à accumuler beaucoup de volume sans faire suffisamment de travail qualitatif.
Il m’arrivait de courir 60 km dans une journée à 4’05/km, et je suis monté à des semaines de 240 à 250 km. Lors de ma plus grosse semaine, j’ai même atteint les 320 km. À Amiens, je visais un chrono inférieur à 7 heures, avec l’objectif de me rapprocher des 6h40 dans le meilleur des cas. Je savais que j’avais le volume nécessaire pour terminer, mais je ne savais pas comment mon corps allait réagir sur une telle distance en compétition. Finalement, j’ai parcouru les trois quarts de la course sur les bases du record du monde.
— C’est assez extraordinaire, compte tenu de votre âge et de votre relative inexpérience en course à pied ?
Oui, j’ai commencé à courir sérieusement il y a quatre ans. Depuis tout petit, j’accompagnais mon père dans ses activités sportives. Nous faisions des randonnées et des voyages à vélo. Ensuite, j’ai pratiqué le football en club, de 6 à 15 ans. À la fin de ma troisième, j’ai découvert le cross au collège et j’ai commencé à m’entraîner pour cette discipline. Il y avait un lac près de chez moi, dont le tour mesurait 1,6 km. J’essayais de le boucler le plus rapidement possible et, à chaque passage, je cherchais à battre mon record. C’est comme ça que le goût de la course à pied est apparu.
Il y a quatre ans, j’ai couru un semi-marathon en solo, sans inscription à une compétition. J’avais deux heures de pause à midi et j’en ai profité pour me lancer. J’ai terminé en moins d’1h30. Je me suis alors dit que j’avais peut-être quelques prédispositions pour la course à pied. J’ai commencé à courir entre 30 et 40 km par semaine, puis j’ai rejoint l’Entente Sud Lyonnais. J’y ai découvert les séances sur piste et le demi-fond. J’ai disputé deux saisons de cross, jusqu’aux Championnats de France, puis les Championnats de France du 10 km sur route, ainsi que quelques petits trails près de chez moi. Ensuite, j’ai quitté ce club et mon ancien entraîneur. J’ai continué à courir seul, mais pas nécessairement sur de longues distances.
« Je suis capable de ne pas abandonner, même lorsque je suis dans le mal. »
— Votre résultat sur 100 km vous conforte-t-il dans l’idée que vous êtes fait pour le long, voire pour l’ultra-trail ?
Pour l’instant, je ne me projette pas au-delà du 100 km. Beaucoup de gens me parlent d’ultra-trail, de l’UTMB ou du Grand Raid de La Réunion, mais je ne me vois pas encore sur ce type d’épreuve. Je pense que mon corps n’a pas suffisamment de réserves pour aller au-delà des 100 km. Je sais aussi que j’ai encore une marge de progression importante sur des distances plus courtes, comme le semi-marathon et le marathon. À 20 ans, j’ai encore cette capacité à être explosif. J’aimerais donc continuer à travailler sur ces formats avant d’envisager l’ultra.
— Qu’avez-vous appris sur vous-même et sur vos capacités au cours de ce 100 km ?
Je crois que j’ai montré que j’avais un gros mental. Je suis capable de ne pas abandonner, même lorsque je suis dans le mal. J’ai aussi découvert que je pouvais maintenir un effort avec très peu de réserves. En revanche, je sais que je dois progresser sur l’hydratation et l’alimentation à l’effort. C’est vraiment mon gros point faible, et c’est ce qui m’a coûté cher sur 100 km. Je me suis arrêté trois fois aux toilettes en l’espace de 15 km. J’avais mis ma montre en pause pendant ces arrêts. À l’arrivée, elle affichait 6h09 et quelques secondes. Avec une meilleure gestion de l’alimentation et de l’hydratation, j’aurais donc pu m’approcher du record du monde.



— Cette performance change-t-elle votre vision de la suite, à moyen et long terme ?
Disons qu’elle a confirmé mes capacités sur longue distance et levé pas mal de doutes. Ma famille, par exemple, n’avait pas conscience que je pouvais décrocher un podium national et atteindre un niveau international sur 100 km. Pour mes proches, la course à pied était simplement un loisir auquel je consacrais énormément de temps. Ils ne se rendaient pas compte de mon niveau.
— De votre côté, pensiez-vous pouvoir aller aussi haut ?
J’avais certaines certitudes, mais aussi des doutes, puisque je n’avais jamais essayé cette distance. Quand j’ai vu que j’avançais entre 3’30 et 3’40/km, sur les bases du record du monde, cela me paraissait énorme. Mais, finalement, puisque je me suis approché de ce temps, je me dis que tout est possible.
« Je devrais pouvoir devenir professionnel à 100%. Plusieurs marques m’ont proposé des contrats. »
— Avez-vous redouté de ne pas tenir jusqu’au 75e kilomètre ?
Ce qui m’a vraiment aidé, c’est que je n’avais aucune appréhension vis-à-vis de la distance, tout simplement parce que je ne la connaissais pas. Dans ma tête, je suis parti comme pour un semi-marathon. Au 50e kilomètre, j’ai discuté avec mon accompagnateur à vélo. Je me sentais tellement bien. C’était dingue à vivre. Je savais que j’allais probablement rencontrer le fameux mur autour du 80e kilomètre, mais je ne l’appréhendais pas. Je considérais cette course comme un apprentissage.
— Comment avez-vous récupéré dans les jours qui ont suivi ?
J’ai très bien récupéré. Au bout de deux jours, je n’avais déjà plus de courbatures. Je me sentais capable de recourir, alors j’ai repris, mais j’ai ressenti une petite douleur au genou. J’ai donc observé dix jours de repos complet. J’en ai profité pour bien m’alimenter et refaire le plein d’énergie, en quelque sorte, pour « remplir le moteur ».
— Votre téléphone a-t-il davantage sonné après cette performance ?
Oui, beaucoup de médias m’ont contacté, ainsi que des marques. Tout s’est accéléré.
— Cette performance va-t-elle changer quelque chose à votre avenir ?
Oui, je le pense. Je devrais pouvoir devenir professionnel à 100%. Plusieurs marques m’ont proposé des contrats. Je vais prendre le temps de réfléchir à tout cela, mais les choses devraient se concrétiser dans les prochaines semaines. Mon objectif est de pouvoir me consacrer entièrement à la course à pied. Jusqu’à présent, je travaillais à mon compte. Je réalisais des prestations de service pour une entreprise qui fournit des restaurants scolaires. J’intervenais dans les collèges pour sensibiliser les enfants à l’alimentation équilibrée et biologique. Je travaillais également dans un magasin de running. Au total, cela représentait l’équivalent d’un mi-temps, ce qui me permettait de dégager du temps pour m’entraîner.
« J’ai compris que je devais apporter de l’énergie à mon corps pour pouvoir performer. »
— L’alimentation est décidément un sujet central dans votre parcours…
Oui, c’est vrai. Au départ, j’ai eu une relation difficile avec la nourriture. Mes problèmes alimentaires ont commencé en janvier 2025. Le chemin a été long, mais aujourd’hui, je suis quasiment sorti de mes troubles alimentaires. Je continue à être accompagné par une psychologue, car il s’agit avant tout d’une maladie mentale. À cette période délicate, j’étais anorexique. Je pouvais me priver de nourriture pendant trois jours tout en allant courir 40 km par jour.
Aujourd’hui, je ne saute plus aucun repas. J’ai retrouvé des liens sociaux, le plaisir de faire des choses et le sourire. J’ai compris que je devais apporter de l’énergie à mon corps pour pouvoir performer. Avant, dès que je mangeais, je ressentais le besoin de me dépenser absolument. Je finissais par m’épuiser. C’est un sujet encore tabou, notamment dans le sport masculin, alors qu’il touche beaucoup de monde. Il faut parvenir à prendre conscience du problème, à en parler et à se faire soigner. Mais ce n’est pas toujours simple.
— Désormais, vous serez attendu à chaque compétition. Vous sentez-vous prêt à gérer cette nouvelle pression ?
J’ai quelques appréhensions. Je me dis qu’il ne faut pas que je me rate lors de mes prochaines courses, puisque j’ai montré à Amiens de quoi j’étais capable. Il faut aussi que je sois prêt physiquement. Mais, avant de chercher un chrono, j’ai dû retrouver le plaisir de courir. C’est quelque chose que je ressens depuis quelques mois. Quand on prend du plaisir, la performance finit forcément par suivre.



— J’ai l’impression que vous aimez surprendre, de manière générale. C’est le cas ?
Je dirais plutôt que j’aime faire les choses un peu à l’envers. J’aime bien casser les codes.
— La SaintéVia (28 novembre) s’inscrit-elle dans cette logique ? Un trail de 35 km et 650 m de dénivelé positif, de nuit, dans le froid et la pluie, après un 100 km sur route et le Marathon de Deauville (15 novembre) ?
Oui, on peut le voir comme ça. Mais surtout, le départ de cette course se situe à 100 mètres de la maison de ma mère, à Sainte-Catherine. Depuis tout petit, je vois passer la SaintéLyon devant chez moi. C’est vraiment une course qui me tient à cœur et que j’ai envie de découvrir. Je vais commencer par la petite distance. J’adore le trail, et courir de nuit, cela va être génial. Ce ne sera que du plaisir, vraiment.
« J’ai simplement envie de durer et de prendre du plaisir le plus longtemps possible. »
— Au départ, vous retrouverez notamment Guillaume Ruel, le recordman de France du 100 km. Est-ce devenu une sorte de grand frère pour vous ?
Au départ, c’était mon idole. C’est aussi en partie grâce à lui que je me suis lancé sur 100 km. Je voyais tous les kilomètres qu’il parcourait chaque semaine et je trouvais cela fou. Aujourd’hui, je me dis que c’est faisable. En août dernier, nous avons passé une semaine à nous entraîner ensemble, chez lui, et il est devenu un très bon ami. Nous nous appelons régulièrement, nous échangeons des messages, nous nous soutenons et nous suivons mutuellement.
Un mois avant Amiens, il m’avait dit que je serais le prochain champion de France. Il a cru en moi immédiatement. Il m’a aussi dit que nous nous retrouverions aux Championnats du monde du 100 km en 2028. Entre les coureurs de 100 km, il existe une véritable communion. Il n’y a ni jalousie ni rivalité. À Amiens, lorsque je croisais mes adversaires, nous nous encouragions mutuellement. Je pense que si j’avais battu le record de France de Guillaume, il aurait été aussi heureux que moi. J’ai également reçu un message d’Aleksandr Sorokin, le recordman du monde (6h05’35 en 2023), qui m’a félicité.
— Vous définiriez-vous comme quelqu’un d’excessif ?
J’aime vraiment tester mes limites et voir jusqu’où elles peuvent m’emmener. Tester l’inconnu, l’inconfort, c’est ce qui m’anime. J’aime explorer tout cela et vivre ma petite aventure. Même si, souvent, je me surprends moi-même, car je doute beaucoup et j’ai aussi tendance à me sous-estimer.
— N’avez-vous pas peur d’aller trop vite dans vos découvertes et vos explorations ?
J’ai conscience que je peux parfois me mettre en danger et des conséquences que cela peut avoir. Mais je suis bien accompagné, et cela m’aide à garder les pieds sur terre. Je me dis qu’il me reste encore beaucoup de choses à faire, beaucoup de temps pour performer, explorer et vivre. Il faut que mon corps puisse tenir pendant plusieurs dizaines d’années.
J’ai simplement envie de durer et de prendre du plaisir le plus longtemps possible. Cela implique de ralentir un peu le rythme lorsque c’est nécessaire. Désormais, je suis vraiment à l’écoute de mes sensations. Lorsque je ressens une douleur, par exemple, je m’arrête le soir et je prends le temps nécessaire pour récupérer. J’essaie de ne pas trop solliciter la zone douloureuse. Avant, j’avais tendance à ne pas écouter les signaux que m’envoyait mon corps, quelles que soient les circonstances.
Propos recueillis par Luc Beurnaux
Crédits photos : Wilhelm Roussin, Julien Passelaigue, Kevin Devigne & Nicolas Spinnewyn
















