Alexis Phelut : « Les JO de Paris 2024, c’est ce qui m’anime »

26 avril 2024 à 12:21

Finaliste olympique sur 3000 m steeple en 2021 à Tokyo, Alexis Phelut est freiné depuis plusieurs saisons par des pépins physiques et des problèmes de santé (pubalgie et mononucléose) mais il n’a néanmoins pas perdu son ambition. Tous ces grains de sable dans sa préparation l’ont renforcé et l’athlète licencié à ENVOL ne s’est jamais détourné de son objectif : Les Jeux olympiques de Paris 2024. Interview !

Alexis, comment allez-vous et comment se passe votre préparation pour la saison estivale ?

J’avais eu une récidive de pubalgie en octobre, ce qui m’avait amené à couper quelque temps. Je m’étais très bien entretenu sur le vélo elliptique donc j’ai repris les séances en décembre. À partir de là, je n’ai plus eu aucune douleur. Pendant plus de quatre mois, j’ai pu très bien m’entraîner avec un très bon stage au Kenya début 2024. Les premières séances de steeple d’il y a quatre, cinq semaines étaient vraiment bonnes. Je n’avais jamais fait d’aussi belles séances de steeple aussi tôt dans l’année. Puis ma préparation s’est un peu complexifiée. J’ai été malade il y a trois semaines (une réactivation de mononucléose). J’étais fatigué, mais comme j’ai ressenti les mêmes symptômes que l’année dernière, on a tout de suite fait des prises de sang, ce qui nous a permis d’adapter l’entraînement.

 

— Est-ce que la forme est revenue assez rapidement ensuite ?

J’étais encore un peu fatigué quand j’ai refait une séance steeple début avril. Résultat, je me suis fait une élongation au mollet, au muscle soléaire. Ça va me retarder de deux, trois semaines mais j’ai bon espoir de guérir vite. Je sens déjà que ce n’est pas si mal. Cela m’amène à décaler ma rentrée programmée fin avril à Huelva, en Espagne, à mai. Je n’aurai pas un très grand laps de temps pour faire des perfs, mais je vais faire au mieux pour arriver performant d’ici fin juin.

 

Justement cette blessure, comment est-ce qu’elle s’est déclarée ? 

La pubalgie a commencé quand j’étais en stage au Kenya en novembre 2021, peu de temps après les JO. J’ai mal vécu ce diagnostic de pubalgie, parce que je ne m’étais jamais blessé sérieusement auparavant. J’avais fait une saison plus longue qu’à mon habitude, avec beaucoup de compétitions. Peut-être que mon corps avait besoin de récupérer davantage et j’ai repris un peu trop vite, un peu trop fort. J’ai couru pendant six mois avec cette douleur parce qu’au début j’arrivais à composer avec. J’avais surtout mal pendant les grosses séances de steeple et le lendemain ça allait mieux. J’arrivais à m’entraîner correctement, même si je ne pouvais pas faire de vitesse par exemple, ce qui n’était pas trop dérangeant puisque c’était l’hiver.

« Je suis quelqu’un d’optimiste donc après la pubalgie, je me suis dit que tout était réglé »

— Comment avez-vous réussi à la soigner ?

Je faisais beaucoup de rééducation, de renforcement, mais le problème c’est que je tirais dessus en permanence. Quand j’ai repris les premières séances avec les barrières, je ne pouvais plus m’entraîner, parce que c’est le mouvement du steeple qui crée le plus de douleur sur cette zone-là. Je voulais tenter de faire la saison. J’ai essayé l’infiltration avec l’idée de me faire opérer derrière. Finalement, ce n’était plus possible, j’ai dû renoncer à courir. D’autres douleurs se sont déclarées sur mon autre jambe parce que je compensais énormément. J’ai décidé de me faire opérer en mai 2022. Je pensais qu’après l’intervention tout allait repartir normalement. Sauf que j’ai eu des douleurs post-opératoires, type tendinites, tout autour de la pubalgie. Ce qui fait que je n’ai pas pu m’entraîner à 100% pendant dix mois.

 

Comment s’est passée votre réathlétisation ?

J’ai beaucoup travaillé avec mon kiné. Le premier mois, je ne pouvais quasiment rien faire, seulement un peu de mobilisation, le temps de la cicatrisation. Ensuite, j’ai fait beaucoup de renforcement et du gainage ciblé sur cette zone. J’ai eu la chance d’avoir accès au centre d’entraînement de l’ASM Clermont Auvergne. J’ai repris la course trois mois après. J’alternais entre des minutes de marche et des minutes de course, en augmentant de plus en plus l’intensité. Ce n’était pas facile parce j’avais pas mal de petites douleurs qui se déclaraient un peu partout.

Quelques mois plus tard, vous faites face à un nouvel obstacle…

Après cette période, je commençais à aller mieux. Puis j’ai eu la mononucléose… C’est ça qui a été dur, c’était un peu les montagnes russes. Je suis quelqu’un d’optimiste donc après la pubalgie, je me suis dit que tout était réglé. Je m’étais fixé de nouveaux objectifs, à l’entraînement je me sentais de mieux en mieux, puis j’ai repris un coup avec cette maladie, contractée probablement vers le mois de décembre 2022. Ce n’est qu’en mai ou juin qu’on a réalisé que je l’avais eue.

 

— Et ensuite ?

À l’entraînement, il y avait des jours où je ne pouvais rien faire, j’avais l’impression d’être complètement cuit, on ne comprenait pas pourquoi. Là tu te dis que ça ne va jamais s’arrêter. J’ai coupé cinq à six semaines, pour laisser mon corps se régénérer, avec un suivi sanguin régulier, et quand les valeurs redevenaient dans la norme j’ai repris le chemin de l’entraînement, très progressivement. Puis j’ai eu de nouveau des douleurs à la pubalgie. En octobre 2023, j’ai passé une IRM qui a montré de nouveau une pubalgie du même côté, mais d’une autre forme (il existe différentes formes de cette pathologie). Celle-ci était plus facile à soigner, en coupant la course à pied et en travaillant avec mon kiné, mon équipe médicale pendant un mois et demi.

« Sans prépa mentale, je suis sûr que je ne me serais pas qualifié aux Jeux, et certain que je n’aurais pas accédé à la finale »

Comment vous sentez-vous mentalement maintenant ?

Depuis tous les pépins que j’ai enchaînés après les derniers JO de Tokyo, je crois que j’ai appris à gérer au mieux ce genre de problèmes. J’arrive à mieux appréhender ce genre de situations et à ne pas perdre espoir. Maintenant, quand je m’entraîne à 100% et que je me sens bien, je me rends compte de la chance que j’ai et je prends encore plus de plaisir. Avant, j’avais l’impression que c’était la norme d’aller bien. 

 

Comment avez-vous vécu cette période ?

La pubalgie a été un gros contre coup, puisque je me voyais faire de belles compétitions après les Jeux. J’avais mal à l’entraînement mais je voyais que j’étais bien plus fort que l’été d’avant, que je faisais des choses que je n’avais jamais faites. J’avais de beaux objectifs, sauf que je me suis fait opérer en mai, au début de la saison estivale. Tout le monde faisait des perfs, alors que de mon côté, je me levais le matin, et je n’avais rien à faire. J’ouvrais Instagram, je voyais tout le monde faire des séances, des perfs, je l’ai mal vécu. C’est ce qui m’a amené à bosser avec une psy, ça m’a permis d’aller beaucoup mieux ensuite, même si j’ai enchaîné avec la mononucléose et raté une nouvelle saison.

— Vous parlez d’une psychologue, un sujet qui reste encore un peu tabou dans l’athlétisme, qu’est-ce que cela vous apporte ?

Je travaille avec une préparatrice mentale depuis 2020, et même ça, c’est un sujet qui se développe petit à petit, même si certains peuvent avoir des préjugés par rapport à cela. La prépa mentale, ça m’a tellement apporté. Je n’aurais pas pu réaliser mes perfs sans cela. Sans prépa mentale, je suis sûr que je ne me serais pas qualifié aux Jeux, et certain que je n’aurais pas accédé à la finale. J’ai davantage confiance en moi, alors qu’avant je passais mon temps à me comparer aux autres, à me dire qu’un tel ou untel a un meilleur chrono que moi, et donc que j’allais me faire battre. Sur ma série des Jeux, je sors deux ou trois mecs qui ont fait moins de 8’10 parce qu’en fait j’arrivais sûr de moi, sans complexes.

 

— Les blessures longues favorisent l’émergence de troubles psychopathologiques…

Ma préparatrice mentale a vu que je n’allais pas bien et elle m’a dirigé vers la psychologue pour m’aider de ce côté-là. J’ai mis quelques semaines avant de prendre rendez-vous, j’étais dans le déni et je me persuadais que tout allait rentrer dans l’ordre. Sauf que ça ne s’améliorait pas et c’était même de pire en pire. Je me suis lancé, je n’avais rien à perdre. Au fur et à mesure des échanges, j’ai pris conscience de plein de choses, pas forcément uniquement que dans le domaine sportif. Je me suis senti mieux relativement vite après, au bout de six mois environ, et maintenant je n’en ressens plus le besoin. Si je n’avais pas été aidé à ce moment-là, j’aurais mis plus de temps à sortir la tête de l’eau.

 

Qu’est-ce que cette blessure vous a appris ?

J’apprends de mes erreurs. Maintenant je suis beaucoup plus sérieux sur mon suivi sanguin, je fais des prises de sang tous les mois. J’ai essayé de me professionnaliser sur plein d’aspects, comme sur ce côté médical, même si je pense que je le fais déjà bien depuis mes débuts. Mon objectif c’est d’être bon, et je ne veux pas finir ma carrière avec des regrets sur ce que j’aurai pu optimiser. J’ai pris conscience de la chance incroyable que j’ai de pouvoir vivre de mon sport, parce que je n’y pensais pas. Quand je ne pouvais plus courir, j’ai réalisé que ça me manquait beaucoup. C’est une chance de vivre d’une passion. Mentalement, ça m’a énormément renforcé. J’en suis ressorti plus fort, plus motivé même si pour le moment tout a un peu de mal à se mettre en place. Il me tarde de passer à autre chose et de refaire des perfs pour tourner la page.

« Je ne pensais pas monter aussi haut aussi vite, avec une douzième place en finale olympique à 23 ans. Mais par contre, je ne pensais pas pouvoir tomber aussi bas ensuite »

— Quand les blessures vous laissent tranquille, les chronos suivent…

J’ai commencé l’athlétisme il y a 13 ans et il n’y a pas une saison où je n’ai pas battu mon record et pas progressé, jusqu’en 2021. J’ai quasiment atteint tous les objectifs que je m’étais fixés chaque année, voire mieux. Chez les jeunes, j’ai été vice-champion d’Europe juniors en 2017 (Grosseto, Italie) et vice-champion d’Europe espoirs en 2019 (Gävle, Suède). En 2021, je fais une finale aux JO. Je ne pensais pas monter aussi haut aussi vite, avec une douzième place en finale olympique à 23 ans. Mais par contre, je ne pensais pas pouvoir tomber aussi bas ensuite. Je savais qu’à l’entraînement j’avais des cartouches, j’avais les moyens d’optimiser certains éléments. J’avais les yeux vers les Championnats du monde, les JO, et d’autres compétitions. Et au final, ça ne s’est pas passé comme ça, mais je pense que ce sont des années qui me serviront pour la suite.

 

Est-ce que les Jeux olympiques de Paris (1er au 11 août 2024) sont une motivation pour vous de revenir à votre meilleur niveau ?

Bien sûr, en tant que Français, cela fait des années qu’on nous parle de cette olympiade. J’ai déjà eu la chance de vivre des JO exceptionnels, même à huit clos. Les JO de Paris 2024, c’est ce qui m’anime, surtout depuis ma finale olympique. Tout ce que je fais depuis trois ans, c’est dans le but d’être le plus performant possible aux JO de Paris 2024. Ces dernières années, j’ai réussi à revenir assez bien après chaque moment compliqué. Il y a encore trois semaines, j’ai passé de belles séances. Je suis persuadé que dès que ces petits soucis seront réglés, je pourrais courir vers 8’20 rapidement. 

Qu’est-ce que vous a apporté cette finale olympique ?

Les Jeux de Tokyo sont mon plus bel accomplissement. Il n’y a pas une plus grosse course que celle-ci. En athlétisme, les Jeux sont vraiment la compétition ultime. Dès que j’ai coché cette case, ce rêve partagé par beaucoup d’athlètes, je ne voulais pas seulement participer mais tout faire pour accéder à la finale. L’avoir atteint, c’était superbe, c’est l’accomplissement de beaucoup de travail. C’est compliqué de mettre des mots dessus mais c’était magique.

 

Pensez-vous être en mesure de battre votre record sur 3000 m steeple cet été ?

Faire moins de 8’15 (les minima olympiques) ne va pas être facile, mais si je sors trois chronos autour de 8’20 et en terminant dans les trois premiers aux Championnats de France Elite (28 au 30 juin à Angers), ça devrait pouvoir passer. C’est plutôt ça que je vais aller chercher. Après si je vois que je suis en capacité de faire moins de 8’15, je ne me l’interdis pas. Si on m’avait dit que j’allais un jour courir 8’19 en finissant le dernier km à 2’37, je n’y aurais pas cru.

« S’il y a des mecs positifs derrière toi, il y en a potentiellement devant »

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour cette année olympique ?

Dans un premier temps, que tout rentre dans l’ordre et de pouvoir m’exprimer à 100%. C’est la seule chose que je demande. C’est ce qui me permet de me faire plaisir dans ma pratique, de donner le meilleur pour ne pas avoir de regrets et réussir à me qualifier aux Jeux olympiques parce que si je n’y vais pas ça sera une déception. J’aspire à vouloir toujours faire mieux et à progresser. Je n’ai qu’une envie, revivre ce genre de course encore mieux armé, pour jouer un vrai rôle, et peut-être faire mieux qu’une douzième place.

 

Pourquoi avez-vous fait le choix de rejoindre ENVOL, club de Renaud Lavillenie ?

J’ai eu une opportunité avec Renaud (Lavillenie) qui a créé son club, c’est quelqu’un avec qui je m’entends bien et qui connaît mieux que personne le haut niveau. J’ai saisi l’opportunité.

 

Vous prenez souvent position sur le dopage, sur Twitter par exemple. C’est quelque chose qui vous tient à cœur ?

J’aime bien dire ce que je pense, surtout sur certains sujets qui me touchent. J’avoue que le dopage en fait partie et que j’en parle beaucoup, ce qui ne m’empêche pas de m’entraîner correctement et de faire des perfs. De mon point de vue, c’est important d’en avoir conscience et d’en parler. C’est quitte ou double, parce qu’à chaque fois que j’en parle, il y a des gens de mon avis et d’autres non, et on passe souvent pour des pleureurs qui se cherchent des excuses. Bien sûr qu’on peut faire des médailles en étant propre. Je ne me prends pas la tête à me dire que je cours peut-être contre des tricheurs. Mais ça existe. Le gars qui fait treizième juste derrière moi au JO s’est fait contrôler positif l’année d’après, aux championnats d’Europe. S’il y a des mecs positifs derrière toi, il y en a potentiellement devant.

 

— C’est rare de voir un athlète donner son avis sur ce sujet…

C’est dommage parce que ça annule le principe même du sport, où tous les athlètes sur une ligne partent sur le même pied d’égalité. Je préfère en parler ouvertement, et je pense que c’est bien que les jeunes en entendent parler, pour éviter certaines dérives. C’est important d’être plus lucide sur son sport et ce qu’il s’y passe. Il ne faut pas penser que je pense que tout le monde est dopé, mais le nombre de contrôles positifs qu’il y a ces derniers temps prouve que je ne dis pas n’importe quoi non plus.

Propos recueillis par Emma Bert
Crédits photos : Emma Bert et Solène Decosta

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