La course de l’année a tenu toutes ses promesses, et même un peu plus. Vendredi soir, sous les projecteurs d’un Alexander Stadium en fusion, la Suissesse Audrey Werro a signé l’un des plus grands exploits de sa jeune carrière en décrochant l’or européen sur le 800 m en 1’54″81, au bout d’un finish à couper le souffle face à la Britannique Keely Hodgkinson (1’55″01) et la Néerlandaise Femke Broeders-Bol (1’55″54). Et pour la faire revivre en vrai, décryptage complet 100 mètres par 100 mètres.
Il faut d’abord raconter ce qui a failli tout faire basculer. Jeudi midi, lors des demi-finales, Audrey Werro négocie tranquillement son dernier virage en tête de course, parfaitement placée pour filer en finale sans forcer. Et puis, plus rien. La main gauche d’Anaïs Bourgoin effleure son pied droit, la Fribourgeoise perd l’équilibre et s’écroule sur le tartan, entraînant dans sa chute la Lituanienne Gabija Galvydyte. Sonnée, elle se relève péniblement et termine en trottinant, seizième et dernière de sa course en 2’35″35, un chrono évidemment sans aucune valeur sportive. Sur le moment, personne ne sait vraiment ce qui vient de se produire, ni même Audrey Werro elle-même, qui confiera plus tard ne pas réussir à expliquer ce qui s’était passé, précisant qu’elle se sentait bien la seconde d’avant.
Franchir la ligne, même en marchant presque, lui permet cependant de déposer une réclamation. Swiss Athletics, la fédération suisse, dégaine dans la foulée, les juges tranchent en moins d’une demi-heure, et la sentence tombe, salvatrice. Audrey Werro et la Lituanienne sont repêchées, ce qui porte le nombre de finalistes à dix au lieu de huit. Le rêve reste intact, la peur au ventre en prime. Quelques égratignures aux mains et aux genoux plus tard, la principale intéressée balaie l’incident d’une formule pleine de sang-froid, assurant n’avoir que quelques égratignures et se sentir bien de nouveau après un léger souffle coupé. Dans les travées, son père Claude, venu la soutenir avec sa mère Philomène, vit, lui, un tout autre calvaire, reconnaissant avoir eu envie de tout fracasser sur le moment.
#Birmingham2026 | 🇨🇭AUDREY WERRO EST CHAMPIONNE D’EUROPE DU 800 MÈTRES EN BATTANT LE RECORD DES CHAMPIONNATS !
🤩 Dans cette finale au casting XXL, la Suissesse triomphe à Birmingham !
📺 Le direct : https://t.co/ZZe7q9eGfz pic.twitter.com/5TPn66vTyT
— francetvsport (@francetvsport) August 14, 2026
Après coup, une fois la médaille autour du cou, Audrey Werro reviendra elle-même sur ce vertige, avouant que « ce n’était pas le meilleur scénario pour se qualifier de cette façon » et que la chute de la veille avait représenté un moment « vraiment dramatique » à digérer mentalement. Mais plutôt que de se laisser submerger, elle explique s’être convaincue d’une chose simple, qu’elle avait « une seconde chance » et qu’il fallait la saisir pour « faire quelque chose de grand ». Vingt-quatre heures plus tard à peine, plus aucune trace d’hésitation.
Trois reines, une seule couronne
Sur le papier, personne ne fait mieux qu’Audrey Werro cette saison. Sacrée au Meeting de Stockholm début juin en 1’53″98, elle devient alors la première femme en 43 ans à passer sous la barre des 1’54, s’installant troisième performeuse de l’histoire sur la distance, devant Caster Semenya et juste derrière les deux femmes les plus rapides jamais chronométrées. Une performance obtenue en battant Keely Hodgkinson elle-même au sprint, qui l’avait laissée quasiment sans voix, confiant avoir besoin d’un petit moment pour réaliser ce qui venait de se produire ce jour-là. Meilleure performeuse du XXIe siècle sur le double tour de piste, elle n’a pourtant disputé qu’une seule finale de grand championnat dans sa carrière, aux Mondiaux de Tokyo l’an dernier.
Voir cette publication sur Instagram
En face, la Britannique vient défendre son trône à domicile, dans le tout premier Euro organisé au Royaume-Uni. Championne olympique en titre à Paris, double tenante du titre européen, la demi-fondeuse de 24 ans a ajouté cet hiver à Liévin un record du monde du 800 m en salle à un palmarès déjà XXL. Portée par un public en état de siège, elle reste la référence absolue de la discipline outre-Manche, même si elle avait prévenu en zone mixte que l’enchaînement de trois courses en quatre jours changeait complètement la donne physiquement.
Et puis il y a la troisième larronne, celle que personne n’attendait vraiment il y a encore un an sur cette distance. Femke Broeders-Bol, double championne du monde du 400 m haies, dispute avec cette finale sa toute première grande finale de championnat sur 800 m après sa reconversion entamée cette saison. Une nouveauté de statut qui n’enlève rien à sa dangerosité, bien au contraire, tant son relâchement naturel de hurdleuse lui donne une facilité rare sur le double tour de piste. Trois profils, trois trajectoires, un seul dénominateur commun, la hantise du record du monde de Jarmila Kratochvílova, 1’53″28, plus vieux record de l’athlétisme mondial encore en vigueur, en danger permanent depuis que ce trio dispute les mêmes courses. Signe de la densité inédite du plateau européen cette semaine à Birmingham, les séries du mardi avaient déjà donné le ton, avec 21 concurrentes descendues sous les 2 minutes, 11 sous 1’59 et 4 sous 1’58, rien que pour valider un ticket de qualification.
La « zone de la mort » annoncée avant le départ
Avant même le coup de pistolet, les observateurs les plus avertis avaient prévenu que tout allait se jouer dans un segment bien précis de la course. Sebastian Coe lui-même, président de World Athletics et ancien recordman du monde du 800 m, avait annoncé cette finale comme la course de l’année et identifié la portion comprise entre les 500e et 600e mètres comme la véritable zone de bascule, celle où les audacieuses survivent et où les hésitantes se font avaler. Une prédiction qui allait s’avérer redoutablement juste.
La course décryptée tous les 100 mètres
- 0-100 m : La prise de température
Départ du couloir 9 pour la Suissesse, en bout de piste, loin des regards mais pas des radars. Les dix finalistes se jaugent, personne ne veut prendre les commandes trop tôt sur une distance où la lucidité tactique compte autant que la caisse. Le peloton reste compact, quasiment en ligne, rythme mesuré et sous contrôle collectif. Aucune athlète ne cherche encore à s’extraire du groupe, chacune économisant ses forces pour la bataille à venir.
- 100-200 m : L’épaule contre épaule s’installe
Audrey Werro et Keely Hodgkinson se retrouvent déjà collées l’une à l’autre, comme aimantées, sans que l’on sache si ce placement est le fruit du hasard ou d’un pur calcul tactique de la part des deux femmes. Une première guerre des nerfs démarre, presque silencieuse, chacune surveillant l’autre du coin de l’œil sans vouloir dévoiler ses intentions trop vite. Bol reste sagement en embuscade, quelques mètres derrière, dans une position idéale pour observer le duel sans s’exposer.
- 200-300 m : Le duo prend le large
Le rythme reste soutenu sans devenir fou. Werro et Hodgkinson creusent doucement l’écart avec le reste du plateau, toujours ensemble, toujours au coude à coude, comme deux sœurs siamoises incapables de se départager. Cette configuration à deux dure exactement trois cents mètres, ni plus ni moins, avant que tout ne bascule dans un scénario totalement différent.
- 300-400 m : Audrey Werro allume la mèche
Voici le tournant du premier tour. Fidèle à son style de coureuse capable de lancer son effort de loin, celle qui avait pourtant assuré avant la course que l’objectif restait la médaille plutôt que la chasse au chrono un soir de championnat, déploie sa foulée massive et met une première pièce dans la machine. Elle boucle son premier tour en 56″45, plus rapide que le rythme de passage historique de Kratochvílova sur son record du monde vieux de plus de quarante ans. Un signal fort envoyé à tout le plateau, Hodgkinson comprise, qui doit déjà répondre présente pour ne pas se faire distancer.
- 400-500 m : Keely Hodgkinson recolle, Femke Broeders-Bol s’accroche
La Britannique refuse de lâcher prise et reste rivée dans la roue de la Suissesse, la pointe griffant frénétiquement le tartan bleuté à chaque foulée. Derrière elles, Broeders-Bol négocie intelligemment son entrée dans le deuxième tour, toujours dans le bon wagon, portée par ce relâchement caractéristique hérité de sa carrière sur haies. C’est précisément l’entame de la zone que Coe avait pointée du doigt avant la course, celle où les organismes commencent à accuser le coup du rythme imposé.
- 500-550 m : La Néerlandaise dans le coup, Jemma Reekie ose
En plein cœur de cette fameuse zone de bascule, Bol est toujours présente dans la lutte pour l’or, aux côtés d’une Jemma Reekie qui tente elle aussi de s’accrocher au wagon de tête. Un pari osé, presque téméraire pour l’Écossaise, portée par la clameur de son public et l’envie de vivre un moment qu’elle avait qualifié de véritable tremplin après son passage compliqué en demi-finale. Ce choix audacieux finira par lui coûter cher sur la fin et la reléguera cinquième, mais sur l’instant, il donne un supplément de spectacle à une course déjà électrique.
- 550-650 m : Le fossé se creuse derrière
Pendant que les trois favorites s’arrachent en tête, un gouffre se forme derrière elles, exactement comme prédit. Les Françaises Anaïs Bourgoin et Clara Liberman, emportées par le rythme dément imposé par Werro, ne peuvent plus suivre et voient leurs chances de podium s’envoler définitivement, elles qui pensaient pourtant avoir un rôle à jouer après une première partie de saison solide. C’est le moment où la course bascule véritablement en un duel puis un trio, coupé du reste du plateau par un abîme de plusieurs mètres.
- 650-700 m : Le dernier virage, moment de vérité
Un regard oblique de Werro pour jauger ses adversaires à l’entrée de la ligne droite, un geste presque instinctif chez elle pour évaluer les risques avant l’assaut final. Hodgkinson la sent fébrile, la croit cuite par son propre rythme et par la pression assourdissante d’un public venu pour elle. Mauvais calcul. Werro relance au contraire, quand la Britannique commence tout doucement à flancher, imperceptiblement d’abord, puis de plus en plus nettement à mesure que le virage se referme sur la dernière ligne droite.
- 700-800 m : Bras de fer final entre trois impératrices
Dans la dernière ligne droite, elles ne sont plus que trois à se disputer les places d’honneur, exactement comme annoncé des semaines à l’avance. Werro devant, imperturbable, jambes lourdes mais volonté intacte. Hodgkinson revenant en trombe portée par la clameur de son public, chaque appui accompagné d’un mur sonore assourdissant. Et Broeders-Bol tentant l’impossible débordement extérieur sans jamais y parvenir vraiment, freinée par ses limites du jour sur une distance qu’elle découvre encore au plus haut niveau. C’est gagné pour Werro qui tient bon jusqu’au bout et qui rugit littéralement à l’arrivée, bras tendus vers le ciel, une célébration qui n’a rien d’un hasard. Petite, son père lui répétait qu’elle devait « être une lionne », qu’elle ne devait « jamais être timide » et laisser passer les autres athlètes devant elle. C’est cette phrase d’enfance qu’elle a voulu incarner en franchissant la ligne, le titre autour du cou, l’image d’une athlète tombée la veille et relevée plus forte que jamais.
Un podium cinq étoiles, des Françaises malheureusement dépassées
Résultat final, un tiercé qui restera gravé dans les livres. Werro l’emporte en 1’54″81, Hodgkinson prend l’argent en 1’55″01, et Broeders-Bol complète le podium en 1’55″54, chrono qui égale ni plus ni moins le record national néerlandais détenu depuis 1991 par Ellen van Langen, ancienne championne olympique du 800 m. Une marque qui a visiblement chamboulé la Néerlandaise, avouant avoir eu besoin de vérifier deux fois le tableau d’affichage, s’interrogeant sur le moment « est-ce que j’ai été plus rapide que le record, ou est-ce que c’est le record ? », avant de laisser exploser sa joie en voyant s’afficher la mention de record égalé.
Elle qui découvrait à peine les séries et demies d’un grand championnat sur cette distance a résumé la soirée avec une évidence toute simple, glissant que cette « médaille signifie énormément » pour elle et que cette course fut tout simplement « une course vraiment cool » qui lui a donné envie de se donner à fond pour repartir avec une breloque. Jemma Reekie, portée par l’enthousiasme du moment mais rattrapée par son audace, termine cinquième. Côté Tricolores, Anaïs Bourgoin (2’00″65) et Clara Liberman (2’01″84) referment la marche en neuvième et dixième position, sonnées par la cadence infernale imposée dès l’entame du deuxième tour, elles qui rêvaient d’un tout autre scénario après leur parcours jusque-là solide dans la compétition.
Voir cette publication sur Instagram
Quant à Audrey Werro, une fois la médaille d’or bien réelle autour du cou, elle est revenue avec émotion sur la portée de ce sacre, expliquant être venue à Birmingham uniquement « pour l’or » et que ce titre « signifie vraiment beaucoup » pour elle. Elle rappelle aussi le rôle central du soutien populaire suisse venu en nombre à Birmingham, soulignant que les nombreux fans suisses présents et leurs encouragements après la chute de la veille lui ont « clairement donné de l’énergie » pour le lendemain. Enfin, elle relie cette réussite à un tournant plus structurel de sa jeune carrière, celui de son passage au professionnalisme complet un an plus tôt, un changement qui lui permet désormais de s’entraîner, récupérer et concourir davantage, et qui reste selon elle « le plus grand changement » de sa saison.
Texte : Dorian Vuillet
Crédits photos : Gaëlle Mobuchon & Solène Decosta / STADION



















