L’Union européenne de radio-télévision (UER) a publié un guide très concret pour lutter contre la sexualisation des athlètes féminines à l’écran. Avec « Raising the Bar », élaboré en collaboration avec European Athletics et plusieurs championnes olympiques, le débat quitte le terrain des intentions pour entrer dans celui de la réalisation : Choix des axes, durée des plans, ralentis et valeur technique des images. Décryptage.
Il y a une question simple, presque brutale, au cœur du nouveau guide de l’Union européenne de radio-télévision : Que montre réellement une image ? La performance ? La technique ? La puissance du geste ? Ou, parfois, un corps filmé sous un angle qui n’apporte rien à la compréhension de l’épreuve aux téléspectateurs. Publié le 8 juin 2026, le rapport Raising the Bar entend apporter des réponses très opérationnelles à cette problématique. Soutenu par European Athletics, le document de 23 pages ne se contente pas d’appeler à « mieux représenter » les sportives. Il montre, exemples visuels à l’appui, quels choix de réalisation peuvent détourner l’attention de la performance et comment les remplacer.
« Est-ce que ce plan aide à comprendre la performance ? »
C’est probablement la question la plus intéressante du guide. L’UER ne propose pas de bannir les images de corps, les ralentis ou les plans serrés. L’athlétisme est un sport de mouvement et de technique, il serait donc absurde de vouloir filmer un saut en hauteur ou un saut à la perche sans montrer le corps en action. Le document pose plutôt un critère éditorial. Un cadrage doit-il réellement servir le récit sportif ou l’analyse technique ?
Les « plans prolongés sur le corps », les prises de vues en contre-plongée susceptibles de créer des angles révélateurs ou encore les ralentis sans véritable intérêt technique sont ainsi identifiés comme des pratiques à éviter. L’UER pointe également les plans filmés depuis l’arrière lorsqu’ils ne permettent pas de mieux comprendre le geste ou la situation sportive. La nuance est essentielle. Il ne s’agit pas de moins montrer l’athlétisme féminin. Il s’agit de mieux le montrer.
En hauteur : Raconter le saut, pas seulement le corps
Le saut en hauteur constitue un exemple particulièrement parlant dans le rapport. La logique proposée est de privilégier des plans suffisamment larges pour raconter la séquence complète : la course d’élan, la prise d’impulsion, le franchissement et la réception. À l’inverse, certains plans serrés ou placés en contrebas, notamment lorsqu’ils sont ralentis et ne présentent pas d’intérêt pédagogique évident, peuvent produire une image compromettante sans apporter d’information supplémentaire au téléspectateur. L’approche est finalement très proche de celle d’un bon commentaire technique. On cherche le détail qui explique la performance. La position du centre de gravité, l’attitude au-dessus de la barre, la coordination de l’impulsion ou la qualité de la réception racontent davantage le saut que le simple fait de prolonger un plan sur une partie du corps.
À la perche, la caméra peut aussi devenir un obstacle
Le cas du saut à la perche est encore plus révélateur. Dans le document, la Britannique Holly Bradshaw insiste sur l’intérêt des images consacrées à la course d’élan et à l’impulsion. Les dernières foulées, la vitesse d’approche, la présentation de la perche et la position au décollage constituent des éléments fondamentaux pour comprendre la performance. La caméra la plus pertinente n’est donc pas nécessairement celle qui suit le corps au moment le plus spectaculaire du saut.
C’est aussi une question de production. Les recommandations de l’UER invitent les réalisateurs à réfléchir en amont aux positions de caméra et à la logique des replays. Un angle peut être techniquement spectaculaire mais éditorialement pauvre. À l’inverse, une vue plus large ou plus latérale peut offrir au téléspectateur une véritable lecture du mouvement. « Les angles de caméra qui montrent le mieux la puissance, la précision et la technique sont souvent les mêmes que ceux qui traitent les athlètes avec dignité et respect », résume le document de l’UER.
Longueur, triple saut, sprint : Les mêmes réflexes
Le guide élargit son analyse aux sauts horizontaux et aux courses de sprint. En longueur et au triple saut, l’objectif est de privilégier les images permettant de lire la course, le rythme des foulées, la planche, l’impulsion et la réception. Dans les épreuves de sprint, l’UER appelle notamment à la prudence avec les plans très serrés pris depuis l’arrière ou en contrebas, en particulier dans les moments où l’athlète se prépare au départ ou récupère après l’arrivée. Ce dernier point est loin d’être anodin. La performance ne s’arrête pas au franchissement de la ligne, mais le corps de l’athlète ne devient pas pour autant un objet de réalisation.
Le guide rappelle d’ailleurs que les choix d’images peuvent avoir des conséquences bien au-delà de la retransmission. Holly Bradshaw évoque notamment des abus sur les réseaux sociaux et la circulation de vidéos inappropriées issues de ralentis de compétition. La médaillée de bronze des JO de Tokyo en 2021 explique également que la présence ou le placement des caméras peut parfois distraire les athlètes pendant leur épreuve.
Trois championnes au cœur de la réflexion
Pour élaborer ses recommandations, l’UER s’est appuyée sur l’expérience de trois athlètes de premier plan : La perchiste britannique Holly Bradshaw, la sauteuse en longueur serbe Ivana Spanovic et la sauteuse en hauteur croate Blanka Vlasic. Leur implication est importante. Le document n’est pas une réflexion théorique produite uniquement depuis une régie ou un bureau éditorial. Il s’appuie sur des situations vécues et sur un retour direct des premières concernées.
Le guide souligne également le rôle des commentateurs, des cadreurs et des équipes de production. La réalisation ne se résume pas à un choix d’angle, elle est le résultat d’une chaîne éditoriale complète. Un replay est choisi, conservé ou abandonné. Un commentaire peut donner une clé de lecture technique à une image. Un autre peut, au contraire, contribuer à déplacer l’attention vers l’apparence de l’athlète.
Un guide, pas une interdiction
C’est peut-être le point que les réactions les plus rapides au document risquent de manquer. L’UER précise qu’il ne s’agit pas d’une liste de restrictions, mais d’un cadre commun destiné aux diffuseurs, réalisateurs et équipes de production. Les recommandations sont désormais disponibles pour les diffuseurs couvrant l’athlétisme féminin. Le sujet n’est donc pas de savoir si l’on peut encore filmer une athlète en mouvement. Le sujet est de savoir pourquoi on choisit un plan plutôt qu’un autre. Et, sur ce terrain, le guide de l’UER formule une idée particulièrement forte pour l’athlétisme : Le meilleur cadrage est souvent celui qui rend la performance la plus lisible.
À l’approche des Championnats d’Europe de Birmingham (10 au 16 août), les retransmissions constitueront un premier test grandeur nature pour cette nouvelle philosophie de réalisation. Filmer une athlète comme une athlète : Sur le papier, l’idée paraît évidente. Le fait que l’UER ait désormais ressenti le besoin de l’écrire, de l’illustrer et de l’enseigner en 23 pages (disponible ici) dit peut-être beaucoup de la route qu’il reste encore à parcourir.
Crédits photos : EBU



















