Jason Pointeau : « Si je m’étais cantonné au marathon, les baskets seraient peut-être déjà rangées »

22 septembre 2026 à 19:02

Cinquième des Championnats du monde des 100 km à Ames (Espagne) en 6h24’34, Jason Pointeau a largement contribué à la médaille de bronze décrochée par l’équipe de France masculine. À ses côtés, Steven Galibert (6e en 6h25’30) et Justin Dourlens (11e en 6h32’48) ont également participé à ce succès collectif. Jan Gutermann a pris la treizième place en 6h34’16, tandis que Benjamin Polin a été contraint à l’abandon. Champion de France du 100 km en mai dernier à Steenwerck, pour sa première expérience sur la distance, Jason Pointeau honorait seulement sa deuxième apparition sur la distance. Au-delà de sa belle performance individuelle, le professeur d’EPS en lycée à Parentis-en-Born retient surtout l’aventure collective vécue avec ses coéquipiers. Entretien.

Jason, comment avez-vous vécu ces Mondiaux des 100 km ?

C’était plus dur que mon 100 km d’il y a quatre mois, lors des championnats de France. Plus difficile musculairement et au niveau de la fatigue générale. C’était un cran au-dessus, notamment parce que les conditions étaient plus défavorables, avec une chaleur plus importante et plus extrême. C’était aussi totalement différent dans la gestion de la course, mais c’était super parce que nous avons vraiment vécu une course d’équipe. Nous avons réussi à rester assez groupés et à nous tirer les uns les autres en fonction des coups de mou et des coups de mieux de chacun. C’était assez grisant, émotionnellement aussi. C’était vraiment sympa de vivre cela en petit groupe. Même si, bien sûr, nous ne sommes pas restés tous les cinq ensemble du début à la fin, nous avons fait au moins la première moitié de course assez groupés. La présence des copains faisait du bien.

Quand la chaleur a commencé à s’installer, le groupe a un peu explosé, mais nous avons tous basculé dans l’objectif d’aller chercher cette médaille par équipes. Nous n’étions absolument pas informés de notre classement individuel. Très sincèrement, je pense que cela ne nous intéressait pas vraiment. Il y avait tellement de monde sur le circuit, entre les concurrents que l’on doublait… Nous ne savions pas trop où nous en étions individuellement. C’était vraiment une bataille collective. Nous étions en revanche au courant de ce que faisaient les autres équipes, notamment les États-Unis, la Grande-Bretagne ou le Japon. Cela nous a permis de tous nous accrocher au maximum pour aller chercher ce qui était notre objectif, une médaille collective.

Qu’avez-vous retenu de votre premier 100 km, lors des Championnats de France en mai, pour préparer ces Mondiaux ?

Forcément, je me suis servi de mon championnat de France, avec un chrono et une allure que je savais être capable de tenir. J’avais un peu plus d’ambition au départ sur le plan chronométrique, mais quand nous avons vu les conditions de chaleur annoncées, nous avons bien compris que cela allait être compliqué. J’avais donc décidé de ne pas m’emballer avec mes coéquipiers et de réduire très légèrement l’allure sur la première partie. Jusqu’au 50e kilomètre, nous étions dans l’allure que nous nous étions fixée, autour de 3’45’ au kilomètre, sur des bases élevées de 6h15 à l’arrivée.

Ensuite, la chaleur s’est installée. Nous avons sorti les casquettes, la glace, beaucoup d’eau. Musculairement, j’ai commencé à sentir que c’était plus compliqué. Toute la chaîne musculaire postérieure a commencé à se tendre un peu. À partir de là, c’est devenu un effort plutôt mental. Il fallait essayer de lutter contre cette fatigue. La chaleur était écrasante et, surtout pour moi, c’était un combat musculaire pour essayer de gérer au mieux ces tensions qui s’installaient, ne disparaissaient jamais et ne faisaient que s’accentuer au fil des kilomètres.

Il faisait 30 degrés à partir de 11h30, alors que nous n’étions qu’à trois heures de course. Sur les trois dernières heures, je pense que la température est montée jusqu’à 32-33 degrés, sans vent, avec un ressenti encore supérieur. Sur chaque boucle, puisque nous en avions vingt au total, nous avions heureusement environ un kilomètre et demi à l’ombre, ce qui permettait de souffler un peu.

« Pour mes deux enfants, une médaille est un symbole de réussite. »

Lors de votre titre de champion de France, l’émotion était individuelle. Cette fois-ci, elle a été collective…

Il y a eu beaucoup d’émotions parce que j’avais énormément de proches présents, encore plus qu’au championnat de France. C’était quand même assez éloigné, mais comme c’était un Mondial, beaucoup de copains m’avaient fait la surprise de venir, avec aussi ma famille. Émotionnellement, c’était assez fort. Après, je dois avouer que ce sont surtout les émotions collectives qui ont pris le dessus. Quand je franchis la ligne d’arrivée, je n’ai aucune idée de mon classement individuel. J’ai l’impression d’être plutôt vers la douzième place, mais je suis surtout concentré sur l’arrivée des autres Français pour savoir si la médaille par équipes sera en argent ou en bronze. Quand je les vois arriver, Steven Galibert sixième, Justin Dourlens onzième et Jan Gutermann treizième, ce sont vraiment les émotions collectives qui prennent le dessus. Ensuite, il y a eu le partage avec la famille et les amis.

— Ce superbe tir groupé vous permet d’obtenir la médaille de bronze par équipes…

J’ai vu Justin se décomposer sur les quinze derniers kilomètres. Voir l’effort qu’il a fourni pour rallier la ligne d’arrivée, c’était quand même hyper émouvant pour nous. Il l’a fait pour l’équipe, puisque les trois meilleurs chronos comptaient pour le classement. Jan a également fait une dernière partie de course au mental pour finir sur les talons de Justin. Nous étions hyper fiers de nous. J’insiste vraiment sur le fait que, depuis notre stage de fin août, nous avons formé une équipe très soudée. Nous sommes une bande de gars assez simples et nous avons créé rapidement des liens très forts. Nous sommes forcément très heureux d’être récompensés par cette petite médaille souvenir.

— Cette médaille par équipes est aussi une belle récompense pour tous les efforts consentis ces derniers mois…

Oui, exactement. J’en suis très fier parce que, pour mes deux enfants, une médaille est un symbole de réussite. Si nous étions rentrés des championnats sans médaille, même avec ma cinquième place individuelle, cela n’aurait pas eu la même saveur. Ils ont passé un été particulier. Ce ne furent pas les mêmes vacances que d’habitude, il a fallu que je m’entraîne beaucoup plus et ils ont compris que c’était quelque chose de particulier. Le fait de venir aux Mondiaux, de nous voir monter sur le podium avec la tenue de l’équipe de France et de ramener cette médaille, c’est aussi une récompense pour eux.

« Sur 100 km, j’ai encore des ambitions. »

Votre passage du marathon au 100 km est très récent et répondait à un besoin de renouveau. Au final, deux courses et deux coups d’éclat…

Je ne regrette pas du tout. J’ai l’impression de découvrir un nouveau sport qui met en avant des qualités différentes. Même si le 100 km est une épreuve très difficile, je prends beaucoup de plaisir pendant cet effort vraiment très particulier. Je n’arrivais plus à me trouver de nouveaux objectifs sur marathon après mon 2h09’51 à Valence en 2025. J’avais un peu fait le tour de la question. Sur 100 km, j’ai encore des ambitions. Je sais qu’à mon âge, j’ai encore trois ou quatre années devant moi sur cette distance, ce qui n’est pas forcément le cas sur marathon. Même si je pense que je referai peut-être encore un ou deux marathons, j’ai envie que mon objectif de l’année, en termes de performance, soit désormais centré sur le 100 km.

L’expérience du 100 km va donc encore durer…

Quand j’avais fait moins de 2h10 sur marathon, j’avais tout optimisé. Il n’y avait pas beaucoup mieux à aller chercher. Je pense que le jour où je ferai une course de 100 km en me disant qu’elle était parfaite et que le chrono sera difficile à battre, ce sera peut-être le moment pour moi de basculer ailleurs ou de ranger les baskets. Tant que j’ai le sentiment de ne pas avoir pleinement exploité mon potentiel, je pense que je vais aller me casser les dents sur le 100 km.

En dehors du besoin de renouveau, une personne en particulier vous a-t-elle incité à basculer sur le 100 km ?

Non, quand j’ai pris ma décision, je faisais un peu de trail. J’ai vite vu que j’étais davantage attiré par le trail long que par le trail court. Je suis déjà monté jusqu’à 130 km et j’avais beaucoup aimé cet effort, même si c’était en montagne. Au fil de mes sorties à l’entraînement, j’ai senti en moi l’envie de pousser les efforts : moins vite, mais plus longtemps. C’est venu naturellement. Personne ne m’a dit : « Tu devrais essayer cette distance, tu ne devrais pas être mauvais ». Moi-même, je ne me suis pas dit au départ que j’aurais peut-être davantage de choses à aller chercher sur 100 km. C’est plutôt une envie que j’ai explorée.

— Ce passage sur 100 km est donc aussi une manière de relancer votre carrière tout en restant dans l’athlétisme ?

Si je m’étais cantonné à la distance marathon, très sincèrement, je pense que les baskets seraient peut-être déjà rangées alors que mon corps va bien et que l’envie est là. Au niveau familial, pour l’instant, notre vie est très bien organisée autour de cette pratique. J’ai l’impression que nous sommes tous heureux. Cela aurait été dommage de ne pas en profiter un petit peu plus. Ce n’est pas dans dix ans que je pourrai faire ce genre de choses. Cela m’a bien relancé et j’en suis content. Je sais que cela ne durera pas une éternité non plus, mais j’en profite à fond.

« Il ne faut pas oublier que je suis un sprinteur à la base. »

Qu’est-ce qui est le plus dur dans un 100 km ?

Je dirais que c’est du 20e au 30e kilomètre. Souvent, on est encore très loin du compte en termes de kilomètres, puisqu’on est à peine à un tiers de la course. La fatigue musculaire commence déjà un petit peu à s’installer puisqu’on a déjà fait 30 kilomètres, mais quand on est encore aussi loin de l’arrivée, c’est là qu’à chaque fois j’ai le plus d’idées négatives qui peuvent traverser l’esprit. Une fois que j’arrive au 60e ou au 70e kilomètre, j’ai l’impression que le mental bascule dans un mode un peu plus sauvage et guerrier. Les dix ou vingt premiers kilomètres, c’est cool puisqu’on est vraiment très facile. On peut même papoter par moments. Mais du 25e au 60e, je n’aime pas cette tranche de la distance. Pour moi, c’est la plus difficile à gérer, pas physiquement, mais moralement et mentalement. C’est vraiment la partie la plus complexe.

Aujourd’hui, vos sorties longues à l’entraînement peuvent atteindre 50 ou 60 kilomètres. Vous imaginiez-vous faire cela un jour ?

Non, surtout qu’il ne faut pas oublier que je suis un sprinteur à la base. Quand j’étais petit, j’avais arrêté de faire des cross parce que les séances de demi-fond commençaient à m’ennuyer. Je voulais de la course explosive. C’est sûr que, quand je regarde le jeune adolescent sprinteur que j’étais et que je me dis aujourd’hui que je pars de la maison pour trois heures et demie de sortie, je n’aurais jamais pensé pouvoir prendre du plaisir là-dedans. C’est certain.

— En tant que professeur d’EPS, évoquez-vous vos exploits avec vos élèves ? Sont-ils au courant ?

Non, je n’en parle pas trop. Au collège, les réseaux sociaux ne sont pas omniprésents et les élèves n’ont pas forcément les informations. Ils ont conscience que 100 km, c’est énorme, mais ils ne se rendent pas vraiment compte de ce que cela représente en termes d’allure ou de chrono. J’essaie surtout de leur transmettre des valeurs autour du goût de l’effort et du dépassement de soi, sans forcément leur dire : « Vous savez, je fais du 100 km, donc vous devriez vous aussi… ». Je ne me sers pas forcément de cela. En revanche, naturellement, je transmets peut-être le goût de l’effort davantage qu’un professeur d’EPS « normal », parce que c’est aussi mon quotidien.

« La Fédération doit mettre l’accent sur le collectif. »

Au final, que retenez-vous de ce week-end en Espagne et quel message voulez-vous faire passer ?

Je retiendrai que le collectif, sur ce genre d’épreuve, est essentiel. C’est aussi le cas sur marathon, comme on l’a vu avec les garçons lors des championnats d’Europe cet été à Birmingham. Félix Bour, Hassan Chahdi, Valentin Gondouin et Emmanuel Roudolf-Levisse ont envoyé cette image qui m’a beaucoup parlé. Sur les longues distances, l’équipe doit avoir une place centrale parce que l’on vit des émotions particulières. Il ne faut pas oublier que le collectif pousse tout le monde individuellement à se surpasser. La Fédération doit mettre l’accent sur le collectif. Il faut l’entretenir par des stages pour que se créent de vraies affinités. On sait que, le jour J, chacun ira chercher individuellement un petit truc en plus qui pourra servir le collectif, mais qui pourra aussi permettre à certains d’aller chercher de grosses performances individuelles. Il n’y a que du positif à créer de forts collectifs.

C’est ce que je retiens de notre épopée sur 100 km. Le staff nous l’a assez répété. Nous avons dans le staff des personnes qui ont participé à des olympiades. Elles nous ont dit que ce collectif, sans être unique, était très parlant pour elles en matière de cohésion et de valeurs véhiculées durant toute cette préparation. Il y a une vraie fierté. J’aime bien parler aussi de satisfaction. Je suis très satisfait que la préparation ait porté ses fruits et que nous soyons tous récompensés. Il y a de la joie, de la fierté, une bonne humeur ambiante qui va durer quelques jours, quelques semaines. Elle finira par s’estomper, mais c’est quand même agréable à vivre.

En plus de votre médaille par équipes, les Mondiaux de course sur route ont également été marqués par le titre d’Agathe Guillemot sur le Road Mile. Ces deux événements ont permis de mettre en valeur l’athlétisme français au niveau mondial…

C’est génial. Ces Mondiaux de Running à Copenhague ont parfois été critiqués parce que certains se demandent pourquoi on mettrait un mile sur route alors que c’est plutôt une discipline de l’athlétisme sur piste. En fait, il n’y a que du positif. Cela permet d’aller chercher de nouvelles médailles et c’est l’occasion pour des athlètes de briller en dehors de la piste. Toute lumière est bonne à prendre pour l’athlétisme français et mondial. C’est un sport qui est hyper exigeant, un peu ingrat. Il n’y a jamais trop de lumière pour ce sport qui en manque terriblement.

« Je vais repartir légèrement à l’entraînement parce que je fais le Marathon de New York. »

Maintenant, place à un peu de récupération ?

Oui, je vais lever le pied dans les jours à venir pour me régénérer. Après, je vais repartir légèrement à l’entraînement parce que je fais le Marathon de New York, le 1er novembre. Je le fais un peu pour le prestige de ce marathon et parce que j’ai eu l’opportunité d’avoir un dossard. Je n’ai pas envie d’aller là-bas non plus la fleur au fusil. Je sais qu’après ce 100 km, cela va être compliqué d’être très performant sur marathon, mais j’ai quand même envie de relancer la machine pour arriver à New York dans un état correct. En revanche, je pense que mes mois de novembre et décembre seront vraiment consacrés au repos et à une régénération complète.

— Du coup, on a bien compris que vous n’allez pas courir à New York pour tenter de suivre Andreas Almgren, champion du monde du semi-marathon ce week-end et qui va disputer son premier marathon…

Non ! Après, on ne sait jamais, pour un premier marathon, il va peut-être craquer. Mais c’est certain qu’il ne va pas à New York pour faire 2h15 ou 2h20, donc je risque de ne jamais voir son maillot. Ce qu’il a fait ce week-end à Copenhague, avec le record d’Europe sur semi-marathon, c’est incroyable. Il m’avait déjà vraiment impressionné à Birmingham lorsqu’il était devenu champion d’Europe du 10 000 m. J’avais trouvé cette course exceptionnelle, notamment la façon dont il la gagne. C’était hallucinant. Chapeau à lui parce qu’il se présente sur semi-marathon avec des ambitions élevées et il répond présent. Pour avoir couru des semi-marathons et des marathons à des allures autour de 20 km/h, voir des gars qui courent à 22 km/h et qui arrivent même à finir à 23 km/h, c’est stratosphérique. Et j’imagine aussi tout le travail qu’il y a derrière. Bien sûr, on peut parler des chaussures, mais je suis impressionné par la performance.

Propos recueillis par François Xavier de Chateaufort
Crédits photos : STADION & Corentin Baudry

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