Mounir Akbache achève sa carrière de meneur d’allure : « Lorsque tu cours pour des champions, tu dois te comporter comme un champion »

29 septembre 2026 à 15:48

Meneur d’allure depuis dix ans sur les plus grands meetings d’athlétisme et lors de nombreuses courses à record du monde et d’Europe, Mounir Akbache a décidé de tirer sa révérence à 40 ans. Encore au sommet lors de la finale de la Diamond League à Bruxelles, le Français (record en 3’39″81 sur 1500 m en 2014), devenu l’un des lièvres les plus fiables du circuit, a choisi de partir au meilleur moment. Il revient avec émotion sur une décennie passée au service des champions.

— Mounir, comment avez-vous vécu votre dernière grande course à Bruxelles le 5 septembre ?

Évidemment avec beaucoup d’émotion, parce que je savais que c’était la dernière. Je n’avais prévenu quasiment personne. Je voulais garder ce secret pour que cela ne prenne pas le dessus sur mon travail et pouvoir le dire de vive voix aux personnes que j’allais retrouver à Bruxelles. J’ai une relation particulière avec ce meeting. C’est l’un de mes favoris. J’ai contribué à battre un record du monde sur cette piste et j’y ai découvert la Wavelight en 2020. À l’échauffement, l’enjeu de cette dernière grande course m’a rattrapé. J’avais une boule au ventre, mais elle s’est dissipée dès que nous sommes entrés sur la piste. J’ai finalement vécu ce meeting avec énormément de bonheur.

— Courir une dernière fois à Bruxelles était un symbole fort ?

C’était une finale de Diamond League, une dernière grande course qui s’est terminée avec une meilleure performance mondiale de l’année et un record d’Asie. Je voulais finir au plus haut niveau d’exigence possible et partir au meilleur moment, au meilleur endroit. Ce n’est pas par dépit et personne ne m’a poussé vers la porte. C’est moi qui ai choisi de sortir. J’ai côtoyé de grands champions et je me suis inspiré d’eux. Je ne suis pas un champion, je suis un meneur d’allure, mais dans mon domaine d’expertise, j’ai fait quelque chose d’assez exceptionnel. Pendant dix ans, j’ai été parmi les meilleurs au monde et j’aimerais qu’on garde cette image de moi.

« Tu es au service des autres athlètes. Tu es un prestataire. Tu fais partie de l’équation. Tu n’as pas le droit à l’erreur. »

— Vous avez forcément ressenti un pincement au cœur…

Quand j’ai fini mon travail et que je me suis écarté pour reprendre mon souffle, j’ai regardé autour de moi et je me suis dit : « A priori, tu ne le revivras plus. ». Je me suis dit : « Ouvre tes oreilles, savoure, parce que tu as fait un choix. Enregistre ce moment ». Je vais regretter l’adrénaline des grands meetings. Quand je regarde derrière moi et que je vois dix ans de carrière, environ 150 courses et huit ans de Diamond League, je me dis que c’est incroyable. J’ai eu mon heure de gloire dans un domaine où j’ai été, à un moment donné, le meilleur au monde. Mais maintenant, cela s’arrête. C’est dur parce que tu as passé une partie de ta vie à construire cela.

— Quels sont vos meilleurs souvenirs ?

Il y a forcément les records du monde. Celui de Lamecha Girma sur 3000 m en salle à Liévin, en 7’23″81, le 15 février 2023, a une symbolique particulière. C’était mon premier record du monde sur une course que j’avais menée, à Liévin, le temple de l’athlétisme indoor. Je retiens aussi le record du monde de Jakob Ingebrigtsen sur 2000 m à Bruxelles en 2023, en 4’43″13. L’ambiance dans le stade était incroyable.

Et puis son 1500 m à Oslo, quelques mois plus tôt. Il me demande juste avant le départ : « Je me sens bien, j’ai les jambes. Est-ce que tu peux aller un tout petit peu plus vite que prévu ? ». J’étais dans ma bulle. C’était la première fois qu’on me demandait de mener à une allure pareille. Il fallait chambouler tout le plan de course. Finalement, je me suis dit qu’il fallait rester le plus longtemps possible devant la diode bleue. Je suis passé en 1’51″68 au 800 m alors qu’il avait demandé 1’52. Tout s’est parfaitement déroulé. Je pense aussi au record de France d’Azeddine Habz sur 1500 m à Charléty, en 3’27″49. Il y avait de l’électricité dans l’air, un public en folie, pas de vent. Tout était réuni pour une grande course.

— Quel est votre pire souvenir ?

La première fois que j’ai testé la Wavelight, en 2020 à Bruxelles. C’était nouveau et je n’avais pas encore d’expérience avec cette technologie. Je me suis retrouvé devant la lumière et je ne la voyais plus. Je ne savais pas si elle fonctionnait ou si j’étais simplement trop rapide. J’ai fini par gérer la course sans elle pendant près de 400 mètres. J’étais un peu perdu. Mais mon pire souvenir reste une course à Paris en 2019. J’étais malade, avec une angine blanche et de la fièvre. Pourtant, je ne pouvais pas faire défaut, on comptait sur moi. J’ai serré les dents et j’ai fait le travail. La course s’est très bien passée, en 3’30, avec Jakob Ingebrigtsen et les meilleurs mondiaux. Le lendemain, j’avais plus de 40°C de fièvre. J’avais vraiment tout donné.

— Qu’est-ce qui rend le rôle de meneur d’allure aussi particulier ?

J’ai contribué, à ma modeste façon, à aider des athlètes à écrire l’histoire de mon sport. Quand tu vis cela, c’est phénoménal. Cela fait partie des plus beaux jours de ta vie. Mais c’est aussi très stressant. En Diamond League, il y a toujours quelque chose à viser : Un record du monde, d’Europe, national… Ton travail est primordial, mais il est aussi épié au centième de seconde. Les autres athlètes ont le droit d’être dans un mauvais jour. Toi, tu es au service des autres. Tu es un prestataire. Tu n’as pas le droit à l’erreur. Lorsque tu cours pour des champions, tu dois te comporter comme un champion. Le mode sans échec n’existe pas. Ma rigueur, mon sérieux et mon professionnalisme m’ont permis de tenir aussi longtemps, avec ma passion pour ce sport.

« Je voulais arrêter au top. »

— Pourquoi avoir décidé d’arrêter maintenant ?

Je me suis entraîné avec les exigences d’un athlète de très haut niveau, mais je n’ai pas la vie d’un athlète professionnel. Je suis ingénieur à plein temps, je manage une équipe de dix personnes et j’ai deux enfants en bas âge. La vie personnelle et professionnelle devenait de plus en plus exigeante, en même temps que mon niveau d’exigence athlétique augmentait. J’avais envie d’arrêter au top. Je ne voulais pas arrêter un jour parce que j’étais sur la pente descendante ou parce qu’on me mettait sur la touche. Je voulais être maître de ma trajectoire.

— La Wavelight a-t-elle changé votre métier ?

C’est une aubaine. Elle nous permet de poser le cerveau et de nous concentrer sur la lumière. Quand tu dois réfléchir à une allure, lisser une cadence, vérifier tous les 100 mètres, surveiller le peloton et gérer les autres paramètres, cela demande énormément d’énergie mentale. La Wavelight enlève une partie de cette charge. Tu peux davantage te concentrer sur ton relâchement et ta foulée. Mais tu as intérêt à être fort et parfait, parce que c’est une machine. Elle ne connaît ni le vent, ni les blessures, ni la fatigue.

— Est-il déjà arrivé que le peloton décide finalement de ne pas suivre le rythme que vous imposiez ?

Oui, cela m’est arrivé, notamment à Doha sur 3000 m, avec beaucoup de vent et des exigences de chrono très élevées. La Wavelight, elle, ne t’attend pas. Si tu ralentis pour attendre le peloton, elle s’échappe et tu peux te retrouver derrière. Un meneur d’allure doit savoir s’adapter. Tu n’es pas là pour briller. Si tu sens que tu dois sortir 50 mètres avant pour rester sur la bonne allure, tu dois le faire. Cela m’est arrivé à Paris cette année avec une douleur à un ischio. Je suis sorti au 600 m au lieu de rester jusqu’au 700 m. Je savais que le Slovène Zan Rudolf, le deuxième lièvre, pouvait terminer le travail.

« Fier de ce que j’ai accompli. »

— Vous allez donc arrêter de mener, mais pas de vivre avec l’athlétisme ?

Non. Ce qui m’a permis de tenir ce niveau de pression malgré ma vie familiale et professionnelle, c’est la passion. J’aime mon sport. Je suis infiniment reconnaissant de ce qu’il m’a apporté et des rencontres que j’ai pu faire. Il a contribué à faire l’homme que je suis aujourd’hui. J’ai envie de garder un pied dans ce sport, de continuer à côtoyer les gens que j’ai appris à connaître et à aimer, et de vivre cette adrénaline autrement.

— Après les pistes, vous pourriez vous tourner vers la route ou le trail ?

Je ne me suis pas encore vraiment posé la question. Je voulais terminer ma saison avant de réfléchir à la suite. La route m’attire moins parce que je ne veux pas remplacer une charge mentale par une autre. Mais je ne m’interdis rien. Je suis un compétiteur. Si je fais un 10 km ou un semi, je ne vais pas simplement « rigoler avec les copains ». Pourquoi pas explorer le trail ? Je connais peu ce monde-là, mais j’adore la montagne. Faire un footing de 25 kilomètres en montagne, cela peut cocher quelques cases. En tout cas, je veux rester en contact avec mon sport et avec les gens que j’ai appris à connaître et à aimer. J’ai aujourd’hui des amis athlètes presque partout dans le monde. Je suis allé au Kenya, au Kazakhstan, en Chine, au Qatar… L’Europe, je l’ai sillonnée en long, en large et en travers. Il y a peu de choses dans la vie qui permettent de vivre cela. Je suis clairement fier de ce que j’ai accompli.

Propos recueillis par François Xavier de Chateaufort
Crédits photos : Solène Decosta / STADION

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