Clémence Beretta : « Je rentre dans une autre cour, celle du gratin mondial »

04 mars 2024 à 17:34

Elle était venue pour s’acquitter des minima pour les Jeux olympiques de Paris 2024 mais c’est bien plus que Clémence Beretta a réalisé ce week-end à Taicang, en Chine. La marcheuse de l’Athletic Vosges Entente pulvérise de plus d’1’30 son propre record de France du 20 km marche en 1h28’44 (ancien : 1h30’20, le 12 mars 2023 à Aix-les-Bains). La leader tricolore de la discipline est revenue pour Stadion sur cette magnifique performance.

Clémence Beretta ne descend pas simplement sous les 1h30 mais brise la mythique barre des 1h29 dans l’une des épreuves les plus exigeantes techniquement et physiquement de l’athlétisme. C’est probablement ce qu’il fallait pour effacer les minima olympiques fixés à 1h29’20. L’enjeu était de taille mais la détermination de la native des Vosges est à toute épreuve : plus la montagne est grande, plus l’ascension est belle. On la savait capable de grosses performances pour celle qui ne cesse d’affoler les compteurs ces dernières années et qui a amélioré deux records de France en 2024, sur 10 000 m (43’35″32 à Canberra le 27 janvier) et sur 5000 m (20’59″70 à Melbourne le 24 février). Clémence Beretta avait notamment marqué les esprits en prenant la sixième place aux Championnats d’Europe 2022 à Munich, première fois de l’histoire qu’une Française était finaliste à cette compétition et où elle s’emparait du record de France en prime (1h30’37).

À Taicang, la marcheuse de l’Athletic Vosges Entente Clubs a pris la cinquième place, en 1h28’44 (passage à la mi-course en 44’21, sur les bases de 1h28’42), de ce Meeting estampillé « Gold » par World Athletics, derrière quatre Chinoises qui ont brillé à domicile (victoire de Zhenxia Ma en 1h26’07). Après une saison 2023 sans parvenir à descendre sous les 1h30, la multiple championne de France continue d’écrire l’une des plus belles pages de l’histoire de la marche hexagonale. Cette course est la concrétisation de plusieurs années de travail et de détermination pour celle qui s’entraîne depuis deux ans avec son papa Pierre. Quelques heures après cette performance, Clémence Beretta a pris le temps de répondre à nos questions.

 

— Clémence, pouvez-vous nous partager votre ressenti suite à la réalisation des minima olympiques sur 20 km marche, avec en prime le record de France ?

Soulagement, c’est le premier mot qui me vient en tête. Il y a toujours ce côté de sacralisation de la distance olympique car je n’avais pas trop de difficulté à concrétiser ce que je faisais à l’entraînement sur des distances courtes, que ce soit sur 5000 m ou 10 000 m, mais le 20 km je n’avais jamais fait la performance que j’attendais, celle en moins d’1h29. Elle n’était jamais venue et avec la tentative que j’avais faite sur les championnats d’Océanie (11 février), où j’avais prévu de faire les minima, j’ai finalement dû abandonner. Je m’étais mise énormément de pression sur cette compétition car il y a les minima, c’est la distance olympique etc. J’étais en manque de confiance en moi sur cette nouvelle tentative après l’échec du premier. Par conséquent, j’ai fait le choix de me mettre complètement dans ma bulle, je n’ai pas communiqué, ou très peu, ce que j’allais en Chine. Je ne voulais pas me mettre de pression extérieure, parler de minima. Après les Championnats d’Océanie, j’ai analysé ma course où j’ai remarqué que j’étais en forme physiquement, prête pour attaquer ces minima olympiques mais c’est la tête qui ne suivait pas.

 

— Dans quel état d’esprit avez-vous abordé les 20 km marche à Taicang ?

En essayant au maximum de trouver du relâchement, du plaisir et de moins penser aux minima. Je savais que ça allait être une course extrêmement rapide et ça n’a pas déçu. C’était plus relevé qu’un Championnat du monde ! Et l’organisation chinoise est incroyable, c’était similaire à la Coupe du Monde qu’on a vécue en 2018 et ça contribue à être dans des conditions de performance.

 

— Pouvez-vous décrire votre course ?

Le premier kilomètre de la course est très lent (4’36), et dès que le deuxième kilomètre arrive, des avions ! On est passé en 4’22 et là c’est extrême. Ça ne temporise pas, on passe au troisième kilomètre en 4’23 et c’était encore très rapide (bases de 1h27). Je me dis qu’il ne faut pas que je lâche ce groupe car, si je le lâche, je n’ai plus personne donc je vais commencer à m’endormir sur des chronos trop lents. Je n’avais pas le choix de rester, et subir entre guillemets, le rythme des Chinoises qui était effréné. On dit souvent que sur le premier 10 km, on doit chercher de l’aisance, et c’était l’instruction du coach aussi, mais en passant au 10e km je n’étais absolument pas en aisance. Je ne savais pas si j’allais pouvoir tenir. Je m’en remets alors totalement au mental car c’était extrêmement dur. Je passe à mi-course en 44’21 et je fais quasiment le même chrono sur le deuxième 10 km. Mais le rythme est très dur, ça piquait et je me suis arrachée la tronche. Je me répétais en boucle « tu tiens, tu tiens ». J’ai senti que je prenais une vague de fatigue vers le 15e km.  Et je ne sais pas ce qu’il s’est passé mais je me suis complètement reconditionnée et j’ai réussi à réaccélérer. Et en accélérant, je me suis sentie presque mieux, en soignant le mal par le mal. Mon dernier kilomètre est le plus rapide, en 4’19 donc je relance bien. 

 

— Etes-vous surprise par ce chrono et ce record de France ?

Je m’y attendais. C’est une performance que je devais faire par rapport à mes performances sur 10 000 m et 5000 m, c’est la suite logique. Mais cependant, il fallait le faire. Tout le monde le savait autour de moi que c’était mon objectif, et même depuis l’année dernière pour ne rien vous cacher. Seulement, ça faisait un an que ça trainait, beaucoup de pression et là c’est juste du soulagement d’avoir coché cette case. Maintenant, je rentre dans une autre cour, celle du gratin mondial. C’est bien pour la suite car ça nous fait une base de travail pour les cinq mois qui arrivent qui seront consacrés à ma préparation olympique. 

 

— Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter en termes de place aux Jeux olympiques de Paris 2024 ?

On vise un top 8. Entre 5 et 8, ce serait vraiment génial. Pour les Championnats d’Europe, j’ai fait sixième en 2022, je vous avoue que dans un coin de ma tête j’aimerai bien réaliser ma première médaille internationale. Une médaille aux Europe ce serait incroyable, tout comme une place de finaliste aux Jeux.

 

— Vous êtes partie plusieurs semaines en stage en Australie. Comment s’est passée cette préparation et pourquoi ce choix de l’Océanie ? 

J’y étais déjà l’année dernière et ça s’était bien passé. Pour moi, il y a deux raisons majeures. La première est que je m’entraîne dans de très bonnes conditions climatiques, je vois vraiment la différence que ça a sur la préparation. La deuxième est que je pouvais commencer ma planification et faire ma rentrée en compétition beaucoup plus tôt. Dès janvier, j’ai fait ma rentrée sur 10 000 m, ensuite en février sur 5000 m. Il y avait ensuite le 20 km. L’objectif en partant en Australie était de commencer la saison beaucoup plus tôt, pour faire les minima tôt et être relâchée sur cette pression qui est pesante. Tout cela s’est bien goupillé, mes trois sorties se sont soldées par des records personnels (ndlr : et des records de France) et ça confirme le choix de partir deux mois en Océanie.

 

— En plus d’être une performance physique incroyable, c’est également une performance mentale de parvenir à se remobiliser après un abandon et d’aller chercher les minima olympiques quelques semaines après. Est-ce le fruit de tout le travail de préparation mentale que vous mettez en place depuis plusieurs années ?

Oui c’est certain. Je ne m’en cache pas d’avoir mis au même plan la préparation mentale que l’entraînement physique. L’entraînement mental est pour moi tout autant, voire plus important que l’entraînement physique. Même après sept ans de travail, j’en fais parfois les frais, comme on a pu le voir aux Championnats d’Océanie. Pour moi, c’est ce qui m’aide dans ma performance et dans ma réussite. Un des grands piliers qui me permet aujourd’hui de performer, c’est que j’ai dépassé ces espèces de croyances limitantes, où je me limitais un peu dans mon ambition, dans ce côté franco-français que « c’est déjà pas mal d’être championne de France » etc. Alors qu’il faut voir plus grand et c’est sur ça que j’ai travaillé. J’ai enlevé mes œillères pour me dire que je peux être dans les meilleures mondiales. Avant ces chronos de 1h28 ou 1h29 me faisaient peur et je pensais que c’était impossible pour moi de les faire. Mais partant à l’étranger, en m’entraînant souvent avec d’autres marcheurs qui sont beaucoup plus forts que moi, ça m’a permis de voir comment ils s’entraînaient, de me jauger. Ce côté très concret ajouté au travail mental m’a permis de me permettre de voir plus loin, et d’arrêter de s’autolimiter.

 

— Depuis 2022, vous êtes entraînée par votre papa Pierre. Est-ce, là-aussi, la concrétisation du travail effectué avec lui ?

J’avais eu des expériences avec deux coachs différents, malgré tout ce qu’ils m’ont apporté, j’arrivais au bout de quelque chose et je ne me retrouvais plus avec eux sur le plan communication. Ce n’était vraiment pas dans la performance mais dans l’aspect relationnel, ça ne me convenait plus. J’avais besoin de beaucoup de liberté, besoin qu’on me fasse confiance. Je suis en très bons termes avec mes deux anciens coachs et j’ai énormément de respect pour eux. Et c’est apparu comme une évidence pour moi que ce soit mon père qui reprend le flambeau. C’est lui qui m’a initié à la marche, donc c’est une belle histoire. Et il a toujours été là en second plan, il était le regard extérieur, le coach adjoint car il était là aux entraînements le week-end, aux compétitions, il venait parfois avec moi en stage. Il a toujours été présent dans ma carrière sportive mais c’était le coach invisible, pas le coach principal. Avant d’être mon entraîneur, on a une relation forte père et fille, donc c’est beaucoup plus simple pour moi que ce soit lui qui m’entraîne.

 

— Comment se présente la suite de votre saison 2024 ?

Je vais rentrer déjà, j’ai passé trois mois en dehors de chez moi avec le stage équipe France d’un mois en Afrique du Sud, puis après le stage de deux mois en Australie. Je vais avoir une petite coupure et la suite sera le Match international à Podebrady (République tchèque, 6 avril). Ensuite il y aura la Coupe du Monde par équipe à Antalya (Turquie, 21 avril) et enfin les Championnats d’Europe de Rome (Italie, 7 juin au 12 juin). Je ne pense pas faire d’autres sorties sur 20 km comme j’ai les minima en poche. Je ferai peut-être des petites distances mais il n’y aura pas d’autres compétitions majeures avec les Jeux olympiques.

Propos recueillis par Sarah Ali
Crédits photos : STADION

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