Mathieu Blanchard : « J’ai envie de laisser une trace dans le trail qui a changé ma vie »

05 avril 2023 à 18:28

Sept ans seulement après s’être mis à courir, Mathieu Blanchard est devenu la nouvelle coqueluche du trail français. Deuxième de l’UTMB 2022 en se payant le luxe d’arriver sous la barre des 20 heures, dans la foulée de Kilian Jornet, le Franco-Canadien de 35 ans semble aussi à l’aise sur le bitume que sur les sentiers de montagne, comme en témoigne ses 2h22’36 réalisés sur le Marathon de Paris ce dimanche. Avant de se concentrer pleinement sur les Western States 100 fin juin, son objectif majeur de l’année, il participera au Marathon des Sables dans deux semaines afin de se préparer aux fortes chaleurs qui l’attendent en Californie. L’athlète du Team Salomon International se raconte aussi dans son ouvrage « Vivre d’aventures » édité chez Flammarion depuis le 29 mars.

— Mathieu, trois jours après un effort de 42,195 km, comment vous sentez-vous ?

Ça va super bien, je n’ai pas eu de courbatures le lendemain de la course. Je suis même allé tranquillement recourir lundi et mardi.

 

— Vous avez franchi la ligne d’arrivée du Marathon de Paris en 2h22’23, alors que vous visiez un objectif de 2h25. On vous imagine satisfait de votre chrono…

Je visais même un temps sous les 2h30 parce que je n’avais jamais couru aussi vite sur marathon. Je savais qu’un groupe souhaitait réaliser 2h25 donc je me suis mis dans ce groupe là. J’avais déjà couru des marathons mais sans vraiment de préparation sérieuse pendant trois mois. J’ai déjà participé aux marathons de Montréal, New York, Boston, Toronto, Ottawa et Chicago. Mon dernier marathon remonte en 2017 à Chicago (2h32’24) qui est très roulant donc je n’avais plus trop de repères.

 

Vous réalisez un solide negativ split : 1h12’04 suivis d’1h10’32, sur une seconde partie de parcours pourtant plus difficile. Racontez-nous votre marathon ?

Je vais avouer que le premier semi était vraiment très confortable, tant sur le plan musculaire que sur le plan cardio-vasculaire. J’avais même une petite frustration de savoir si je devais accélérer mais je n’ai pas osé. Mais accélérer signifie partir tout seul devant et on sait qu’aux 30e km, c’est souvent plus compliqué. C’est pourtant vers ce 30e km que j’ai accéléré, je n’avais pas mal aux muscles et le coeur ne battait pas trop haut, mais le groupe a explosé. Cette accélération n’a permis de gratter encore trois minutes. J’ai échangé avec mon coach qui m’a concocté le programme d’entraînement, il m’a expliqué que dans ces vitesses là, faire une negativ split de plus de deux minutes, c’est beaucoup trop. Il est quasiment sûr que j’aurai dû partir dans un groupe qui vise 2h20. Je suis très content qu’il m’ait dit ça. Lors de mon prochain marathon, je partirais sur un objectif de 2h20, je pense que j’en ai le potentiel mais ça ne sera pas pour tout de suite car la saison de trail approche.

« Tout d’un coup, je me suis senti beaucoup mieux »

— Vous avez pu montrer toute l’étendue de votre talent de traileur avec les enchaînements de petites montées et notamment la fin de parcours assez difficile…

J’ai apprécié les montées et les descentes. Ça peut paraître paradoxal mais j’ai la sensation que j’ai la capacité de courir plus vite un marathon avec du dénivelé que 100% plat. Je n’ai pas d’expérience sur des marathons très roulants comme Valence ou Séville. Dès les premiers tunnels où ça monte et ça descend, vers le km 27, tout d’un coup, je me suis senti beaucoup mieux, le fait de changer de technique de course. C’est comme si j’avais eu un second souffle. Des marathons avec ce profil sont plus adaptés pour moi.

— Alors que depuis toujours, c’est vous qui élaborez votre propre programme d’entraînement sur la partie trail, vous avez fait appel à un coach extérieur pour préparer ce marathon. Pour quelles raisons ?

C’est vrai que depuis toujours je prépare 100% de mes programmes d’entraînement avec un fil conducteur avec des blocs du moins spécifiques au plus spécifiques. Maintenant, la route, c’est un peu plus cadré que le trail dans le sens où je vise un temps et donc un rythme à travailler. J’aurai pu produire mon programme pour ce marathon puisque j’ai quelques bases en la matière mais j’ai préféré donner ma confiance à un coach québécois Dorys Langlois (record en 2h20’36 à Houston en 1989) pour avoir un regard neuf. Il ne m’a pas réellement coaché, il m’a confectionné un programme que j’ai suivi. On ne s’est jamais appelé pour débriefer des séances. Il n’y a pas plus tard qu’il y a cinq minutes, je viens de lui adresser un long mail pour le remercier. Et si je prépare un autre marathon un jour, je lui redonnerais ma confiance.

 

— Vous vous êtes donné les moyens de vos ambitions en partant deux semaines en stage de préparation à Iten, au Kenya. Que retenez-vous de ce séjour ?

Ce stage m’a fait beaucoup de bien parce que je me suis ouvert à la culture kényane. Je m’entraînais deux fois par jour tous les jours, aucun jour de repos, sur des semaines à plus de 200 km avec trois séances spécifiques marathon. Ce séjour m’a aidé à bonifier ma préparation finale. Néanmoins, il faut faire attention, un stage au Kenya n’est pas adapté à tout le monde. On réagit tous différemment à l’altitude et ça peut fatiguer énormément. D’ailleurs, quand je suis rentré à Paris, j’étais tellement épuisé que je suis tombé malade quasiment jusqu’à la veille de la course. Je me suis même dit que ça allait être compliqué pour le marathon.

— On a l’impression que vous passez avec facilité des sentiers au bitume, du trail au marathon. C’est aussi comme ça que vous le ressentez ?

Ça n’a pas été simple parce que je n’étais pas habitué à ce type d’entraînement, par exemple le fractionné sur piste. À Montréal, mon entraînement du matin était à 6h30 donc ça rajoutait de la difficulté pour activer le corps. J’aime la course à pied et je ne cantonne pas à faire une spécificité. J’aime courir sur la route, les trails courts et les trails longs. Je me définis comme « toutes distances, toutes surfaces ». Évidemment, ce que je préfère, c’est l’ultra-trail, mais j’aime bien passer d’une surface à l’autre, ça casse un peu la monotonie de l’entraînement. Je suis quasiment sûr que ça peut aider à progresser, le fait de croiser les entraînements sur des sports différents.

« La Western States 100 est une course qui me fascine »

—  Comment vont s’articuler vos prochaines semaines désormais ?

Je vais participer au Marathon des Sables (250 kilomètres dans le mythique désert du Sahara, en autosuffisance alimentaire) à partir du 21 avril. En 2021, on avait eu des températures qui ont dépassé 55 degrés et j’étais tombé malade. Cette année, j’espère le courir à mon vrai potentiel dans une course où les organismes et le système immunitaire sont mis à rude épreuve. La nourriture lyophilisée, qui va constituer la base de notre alimentation pendant sept jours, reste pauvre en macronutriments et micronutriments.

 

— Vous serez au départ de la Western States 100, un ultra-marathon de 100 miles (160 km avec 5000 m de dénivelé positif) dans la Sierra Nevada, en Californie, le 24 juin. C’est une course qui vous fascine ou qui vous fait peur ?

C’est mon objectif principal cette année. J’ai eu la chance d’avoir un « golden ticket », c’est-à-dire un accès direct sans passer par la loterie, grâce à l’UTMB l’année dernière. La Western States 100 est une course qui me fascine parce que le premier reportage de trail que j’ai vu c’était sur cette course, ça s’appelle « Unbreakable ». On découvre Kilian Jornet, qui est à cet instant une jeune étoile montante, qui bataille avec une autre légende de ce sport Anton Krupicka. Kilian avait connu des difficultés avec la chaleur pour sa première expérience californienne, et ça m’avait fasciné. La WS100 est tout simplement la plus ancienne épreuve d’ultra-trail au monde.

— Le tracé de la WS100 est particulier avec des sentiers très roulants et des passages sur route et piste nombreux, ce qui explique que les traileurs qui y sont le plus à l’aise ne sont pas forcément les mêmes que sur les épreuves de montagne en Europe…

Je me suis habitué ces deux dernières années à des courses plutôt « alpines » avec de forts dénivelés. Courir vite sur un parcours assez plat, ça me fait peur mais ça me plaît. Toutefois, c’est sûr que ce Marathon de Paris m’a un peu rassuré. Cette course me sort de ma zone de confort et j’aime ça. C’est l’Américain Jim Walmsley qui détient le record depuis 2019 en 14h09’28. Il passait des kilomètres à 3’20 au kilo après 120 km d’effort, autant dire que c’est très rapide. C’est-à-dire que pour faire une course à 12 km/h de moyenne pendant 160 km, il faut passer des kilomètres à 17 km/h. Sachant qu’il y a des arrêts aux ravitaillements et des montées. 

 

— La course va se disputer dans la fournaise californienne. Vous y préparez-vous aussi ?

On parle de température de plus de 40 degrés. C’est la raison pour laquelle je vais faire le Marathon des Sables. J’ai pris le départ du Marathon de Paris pour travailler la vitesse, et je vais prendre le départ du Marathon des Sables pour aussi travailler la vitesse puisque c’est assez plat mais il faut rajouter la couche de chaleur. 

« On montre souvent le beau côté de la médaille mais pas les moments difficiles, les échecs et les remises en question »

—  Vincent Viet, le nouveau Team Manager du Team Salomon International, s’est classé septième l’an passé sur la WS100. Vous a-t-il donné de précieux conseils ?

Vincent sera présent sur place pendant une quinzaine de jours et il est possible qu’il soit aussi mon pacer, donc effectivement je vais profiter de son expérience pour optimiser les paramètres de course. Sa présence peut me rassurer et je sais qu’il va mettre beaucoup de coeur dans ce projet. 

 

—  Ensuite, vous vous engagerez soit à l’UTMB (28 août au 3 septembre 2023) soit à la Diagonale des Fous (19 au 22 octobre 2023) en fonction de votre forme. Qu’est-ce qui peut faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre ?

Tout dépendra de mon niveau physique et mental post Western States 100. C’est sûr que l’UTMB (deuxième en 19h54’50 au terme de 170 km et 10 000 m de dénivelé) je veux y retourner donc si j’ai de bonnes sensations dans le courant du mois de juillet quand je vais reprendre l’entraînement en montagne, je vais essayer de monter un entraînement pour l’UTMB maintenant si je sens que je suis un peu limite, je mettrai plus le focus sur la Diag’. Dans tous les cas, je souhaite être à Chamonix pour profiter de la fête. 

— Vous venez de sortir un ouvrage « Vivre d’aventures » chez Flammarion où vous racontez votre reconversion et ce qui vous a convaincu de quitter votre métier d’ingénieur dans une entreprise spécialisée dans les centrales thermiques à Montréal (Québec) pour vous consacrer pleinement à l’ultra-trail. Comment vous est venue l’idée d’écrire cette autobiographie ?

Courir tout seul dans mon coin ne me suffit pas pour m’épanouir. J’ai aussi besoin de raconter ce que je fais. Beaucoup de personnes me partagent leurs ressentis et me disent que ce que je confie leur donne de l’énergie et de l’inspiration à vivre dans un cheminement de vie plus en adéquation avec ce qu’ils aiment vraiment. Le bonheur et l’épanouissement finalement. Sur mes réseaux sociaux, j’avais cette frustration de voir mes contenus consommés rapidement. Sur la création de contenus modernes, on montre souvent le beau côté de la médaille mais pas les moments difficiles, les échecs et les remises en question. Le livre est selon moi le meilleur canal de communication pour aller plus en profondeur de tous ces sujets. 

« Osez y croire ! »

— Comment s’est écrit ce livre ?  

J’ai essayé plusieurs fois de me lancer tout seul dans l’écriture, mais écrire un livre, c’est un métier et il faut s’entourer de professionnels. Le déclic a été la rencontre avec Franck Berteau, auteur et ultra-traileur lui-même, qui est du même âge et à la même manière de s’exprimer que moi. Il a été capable de mettre des mots sur des émotions et des moments que l’on vit en ultra. On a décidé de lancer ce projet en janvier 2022 avec l’objectif de prendre notre temps mais de le terminer en un an. J’ai aussi beaucoup de chances parce que c’est Kilian Jornet qui a rédigé la préface.

 

— Comment avez-vous choisi le titre « Vivre d’aventures » ?

Ce titre, on l’a choisi à la fin à l’issue de l’écriture, et il reflète parfaitement l’histoire du livre. Au sens propre parce qu’il y a plusieurs aventures qui sont décrites dans le livre. Au sens figuré parce que l’aventure c’est un mode de vie et un état d’esprit. C’est-à-dire sortir de sa routine quotidienne, se mettre un peu dans l’inconfort et aller au contact du monde naturel.

— Si ce livre devait faire passer un seul message, quel serait-il ?

Si on s’attend à voir que de la course à pied et des méthodes d’entraînement, ce n’est pas ce livre qu’il faut acheter. Je mettrais plus ce livre dans la catégorie développement personnel avec illustration par le sport. Et le message, je vous dirais : « Osez y croire ! ».

 

—  Que vous a apporté personnellement la rédaction de ce livre ? 

Ça m’a permis de prendre du recul sur ce que je fais depuis quelques années. De comprendre mon parcours et de construire mon message.

« Je suis un peu dans le dur pour choisir entre la France et le Canada »

— Où en êtes-vous dans votre choix de courir pour la France ou le Canada en compétition internationale ? 

La décision, il va falloir la prendre si j’ai encore la chance d’être sélectionné en équipe nationale. Je l’ai été l’année dernière avec la France pour disputer les Championnats du monde en Thaïlande mais malheureusement j’étais sur un autre projet du côté de l’île de la Réunion. Cette année, ça ne passe pas parce qu’il y a la WS100. Si je suis à nouveau sélectionné, il va falloir que je réponde à cette question et je ne peux pas y répondre encore aujourd’hui. C’est une décision qui va être importante parce que je ne vais pas faire la girouette tous les deux ans.

 

— Vous avez certainement ressenti l’engouement des Français autour de vous sur les bords des routes dimanche…

À fond ! Je crois qu’il ne s’est jamais passé dix secondes d’affilée sans que j’entende « Allez Mathieu ». Je suis originaire de Cavaillon, un petit village dans le sud de la France, et ils sont très chauvins, et donc ça me plairait de porter les couleurs de la France. En même temps, j‘ai découvert la course à pied au Québec. Ce serait un geste de cœur pour moi de remercier le Canada en courant sous leur drapeau. J’ai tout appris et toute ma vie s’est développée grâce au Québec et à Montréal. C’est pour toutes ces raisons que je suis un peu dans le dur pour choisir entre la France et le Canada.

— C’est quoi votre plus grand rêve en tant que sportif ?

Je suis assez récent dans le monde de l’ultra-trail et je n’ai pas encore eu la chance de courir les courses les plus mythiques au monde, et notamment la Western States 100, la Diagonale des Fous ou encore la Hardrock 100. Un premier rêve serait de les courir à mon plein potentiel. Et puis derrière, être en forme le plus longtemps possible et continuer à partager. J’ai envie de laisser une trace dans le trail qui a changé ma vie.

« Je n’ai jamais été aussi heureux et épanoui dans ma vie »

 — Quelle image aimeriez-vous laisser de vous sur la planète trail ?

Je l’aime tellement et il m’a tellement apporté. Grâce au trail, j’en apprend énormément sur moi, de part ce que je vis, les rencontres et ce que j’expérimente. Et tout ça, je ne peux le garder que pour moi. Un jour, il faudra que je le partage aux gens. Je ne me sens pas encore légitime pour le faire mais un jour j’aurai peut-être le goût d’écrire des livres techniques sur la pratique du trail et de l’ultra-trail, et même des livres plus philosophiques sur la spiritualité du sport. Pour cela, il me faut encore plus de maturité.

 

Vous êtes heureux dans cette vie d’athlète professionnel ?

Je n’ai jamais été aussi heureux et épanoui dans ma vie. Je me sens encore plus heureux le lendemain que la veille. Je n’ai pas la sensation de me lever le matin et de travailler. C’est juste du kiff tous les jours.

Crédit photo : Gaëlle Mobuchon / STADION

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